Les terroristes sont le produit de la colonisation française

Publié le 28/10/2016

  • Les terroristes sont le produit de la colonisation française

 1. A l’occasion de la parution de son douzième ouvrage Une Autre Histoire aux Editions du Cherche-Midi. Claude Ribbe répond aux questions de Pluton-Magazine et explique les raisons de sa démarche .

P-M:  Votre travail de recherche repose sur la mise en valeur de figures historiques noires non reconnues par l’histoire officielle de la France. Êtes-vous opposé à l’histoire officielle ou la rejetez-vous de fait ?

 
Claude Ribbe: L’histoire officielle de la France, du fait qu’elle est officielle, est nécessairement partiale et partielle. Je ne m’y oppose pas. Je ne la rejette pas. Je m’efforce simplement d’y réintégrer les épisodes et les figures que les préjugés de ceux qui écrivaient cette histoire ont écartés. L’histoire officielle est une construction politique. L’histoire de France, c’est autre chose. Sans forcément faire œuvre de démolisseur, comme d’aucuns le pensent parfois, j’estime consolider l’histoire de France à ma manière en corrigeant les effets pervers d’un racisme souvent inconscient des historiens. Je ne m’intéresse pas qu’aux figures noires. Mais je leur ai accordé une priorité parce que leur occultation était totale. Et parce que personne ne faisait convenablement ce travail.


Quelle est votre figure historique préférée ? Pourquoi ?

 


Il est bien difficile de faire un choix parmi les personnages exceptionnels que notre histoire officielle a écartés et que j’ai eu la chance de découvrir et d’aimer, mais force est de constater, de livre en livre, que je porte un intérêt particulier au général Dumas puisqu’il est présent dans cinq de mes ouvrages (sur douze publiés à ce jour) et que je lui consacre encore un chapitre entier dans Une Autre Histoire. Outre qu’il s’agit d’une figure particulièrement romanesque, la prise en compte de son épopée permet d’avoir une tout autre approche de l’Ancien Régime, de la Révolution et de l’Empire. Le meilleur éloge en a été fait par Anatole France. « Le plus grand des Dumas, écrivait-il, c’est le fils de la négresse, c’est le général Alexandre Dumas de La Pailleterie, le vainqueur du Saint-Bernard et du Mont-Cenis, le héros de Brixen. Il offrit soixante fois sa vie à la France, fut admiré de Bonaparte, et mourut pauvre. Une pareille existence est un chef-d’œuvre auquel il n’y a rien à comparer ». De plus, au-delà de sa propre destinée héroïque, qui est hors normes, le général Dumas est à l’origine d’une dynastie de deux générations d’écrivains sans lesquels la France ne serait pas tout à fait ce qu’elle est.
 

Ce travail semble reposer sur des sources documentaires rares et fiables. Comment définissez-vous le travail de l’historien ?

 
L’histoire, on le sait, c’est une recherche, une enquête. Une enquête qui n’est jamais terminée. L’exhumation de nouveaux documents remet sans cesse en cause ce que l’on croyait acquis. Les documents originaux, c’est fondamental. Les livres des autres, il faut s’en méfier tant qu’on n’a rien vérifié. J’ai passé et je passe encore beaucoup de temps dans les archives. Étant claustrophobe et allergique à la poussière, ce n’est pas toujours pour moi une partie de plaisir. Mais il y a des moments passionnants. Comme dans toute chasse, il y a une part de chance aussi dans cette quête. Jusqu’à présent, j’en ai eu beaucoup. Après le travail d’archives, il y a l’interprétation qu’on en fait, les conclusions qu’on en tire, les pistes nouvelles qui s’ouvrent. Et puis, au-delà de l’enquête, l’histoire, c’est aussi une narration et cette narration est selon moi un genre littéraire à part entière, qu’on s’adresse à un public savant ou à un public plus large. Beaucoup de bons chercheurs ne savent pas écrire et leurs travaux, illisibles, y perdent beaucoup. Il y a aussi des livres habilement composés mais qui ne sont pas alimentés par un travail suffisamment documenté. Cela étant, je ne me définis pas seulement comme un historien. C’est plus compliqué.
 

Quel est le substrat de l’ambition intellectuelle qui vous anime ?

 
Mon ambition n’est pas seulement intellectuelle, elle est aussi morale et esthétique. Il y a certainement une part de curiosité qui m’anime. Mais il me semble que le socle de ma démarche, c’est surtout la recherche du vrai, du bien, et si possible, du beau.
 

Vous justifiez d’un brillant parcours universitaire, vous êtes normalien. Qu’est-ce qui vous a marqué dans ce parcours et qui a pu nourrir cette ambition ?

 
 
EDUCATION-SUPERIEUR

J’ai eu l’occasion, très tôt dans ma vie, d’être encouragé en étant admis dans une institution à la fois protectrice pour les élèves et prestigieuse du fait de la qualité de ceux qui y avaient séjourné avant moi. Tout cela est assez loin. Le problème de l’École normale, dont l’admission est très sélective, c’est que quatre vingt-dix pour cent de ceux qui ont l’ambition d’y entrer, restent à la porte. Au bout du compte, cela fait beaucoup de gens déçus, et pas mal d’aigris. Sur mon chemin, j’en ai rencontré souvent qui ne me voulaient pas que du bien. C’étaient fréquemment des gens de pouvoir qui avaient réussi leur vie d’un point de vue matériel, mais qui étaient spirituellement et intellectuellement frustrés. Bref, ma qualité de normalien m’a attiré plus de haine et de jalousie, plus de difficultés que d’avantages matériels. C’est surtout en préparant l’École normale que j’ai appris à apprendre et cela me sert encore. J’ai en tout cas beaucoup plus de fierté d’avoir écrit ce que j’ai écrit, d’être resté ce que je suis – un  esprit libre – que de détenir des titres universitaires. Oui, je suis entré à l’École normale à dix-neuf ans. Oui, j’ai été reçu à l’agrégation de philosophie à vingt-deux. Pourtant, je n’ai accompli aucune carrière universitaire. Mais, tout au long de ma vie, je me suis efforcé de laisser quelque chose d’utile derrière moi et je suis plus que jamais occupé sur ce chantier.
 
une-autre-histoireUne Autre Histoire – Broché: 240 pages – Editeur : Le Cherche Midi (15 septembre 2016)
ISBN-13: 978-2749113975
 
 
  
000007Claude Ribbe est né à Paris le 13 octobre 1954, de parents originaires de la Guadeloupe et de la Creuse. Après des études d’histoire et de philosophie, il a construit son œuvre, au fil d’une douzaine d’ouvrages, et de trois films, en exhumant de grandes figures afro-françaises méconnues. Son douzième livre, Une Autre Histoire (le cherche midi éditeur) met en scène vingt-deux destinées exemplaires et romanesques d’hommes et de femmes que Claude Ribbe a l’ambition de faire connaître pour les réintégrer dans le panthéon national. Parallèlement à ses activités d’auteur et de cinéaste, Claude Ribbe milite pour la création d’un centre Dumas à Paris, sur le modèle du musée d’histoire et de culture des Afro-Américains récemment inauguré à Washington, où seraient mises en valeur les héroïnes et les héros positifs de notre passé que les préjugés ont laissés de côté.

 

Bibliographie
1. Le Cri du Centaure. ( Plon , 2001). Roman.
2. Alexandre Dumas, le Dragon de la Reine. Ouvrage consacré au général Dumas (2002).
3. L’Expédition. (Le Rocher, 2003). Roman.
4. Le chevalier de Saint-George. (Perrin, 2004).
5. Une saison en Irak. (Privé, 2005)
6. Le Crime de Napoléon. (Privé, 2005) Pamphlet.
7. Les Nègres de la République. (Alphée Jean-Paul Bertrand, 2007). Essai.
8. Le Nègre vous emmerde. Pour Aimé Césaire. (Buchet-Chastel, 2008).
9. Le Diable noir. (Alphée Jean-Paul Bertrand, 2008).
10. Mémoires du chevalier de Saint-George. (Alphée Jean-Paul-Bertrand, 2010). Roman.
11. Eugene Bullard, (Cherche Midi 2012).
Filmographie
1.Le Diable noir ( documentaire 52′, France3, 2009. France2, 2010)
2.Le Chevalier de Saint-Georges (France3, 2011)
3. Eugène Bullard (documentaire France 3, 2013)
Interview réalisée par Yassir Mecheloukh sous la direction de Dominique Lancastre (CEO Pluton-Magazine) – Secrétariat de rédaction Colette Fournier.

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2. Interview de Claude Ribbe, par Jonathan Baudoin



Peut-on penser une histoire différente de celle qui est racontée dans les manuels scolaires, les médias ou les discours politiques ? C’est ce que tente de faire l’historien Claude Ribbe, avec son dernier livre Une autre histoire, où il raconte la vie de personnages historiques afro-descendants, méconnus ou oubliés de l’Histoire de France, alors qu’ils y ont joué un rôle. L’occasion aussi, dans ce long entretien accordé au Bondy Blog, de parler de l’utilisation de l’Histoire par les politiciens, en cette période électorale, de l’enseignement de l’esclavage ou encore des attentats terroristes en France. Interview.

Bondy Blog : Dans quelle démarche s’inscrit la rédaction de votre dernier livre, Une autre histoire ?

Claude Ribbe : Une autre histoire s’inscrit dans une démarche littéraire. C’est mon douzième ouvrage. J’essaie de construire quelque chose, livre après livre. Ma démarche est également historique puisque je m’efforce d’exhumer des personnalités oubliées ou occultées par l’Histoire officielle. Et enfin ce livre marque une étape militante : je serais heureux qu’on puisse avoir un jour à Paris un équivalent du musée national d’Histoire et de culture des Afro-américains récemment inauguré à Washington. Je bataille en effet pour l’ouverture d’un centre Dumas, installé dans un immeuble appartenant à la Banque de France, place du général-Catroux, qui mettrait en valeur des personnalités telles que celles que j’essaie de faire connaître dans mon nouveau livre. La Banque de France a un autre projet pour ce bâtiment, lié à la glorification de la finance, mais j’espère bien qu’elle le recyclera.

Bondy Blog : Quels “mythes” démontez-vous ?

Claude Ribbe : Le principal mythe que j’essaie de démonter, c’est le mythe selon lequel il n’y aurait aucune figure noire dans notre Histoire. Un mythe qui a la vie dure. J’ai ainsi consacré un chapitre entier à la tournée française d’Ira Aldridge, un grand comédien afro-américain, en 1866-1867. Une tournée dans plus de 60 villes de France, où il joue Shakespeare en anglais. Cela se passe sous le Second Empire et aujourd’hui on voudrait nous faire croire qu’un Noir ne peut pas jouer Shakespeare, même pas Othello, alors que sous le Second Empire l’accueil réservé à la tournée d’Aldridge fut dithyrambique, la presse en témoigne. Les Français du Second Empire, il y a donc 150 ans, ont acclamé un Afro-descendant qui jouait Shakespeare en anglais, dans les plus petites villes de France, y compris celles qui votent aujourd’hui Front National. L’exclusion rétrospective des Noirs de l’Histoire du théâtre classique : voilà le genre de mythes que je veux casser.

Bondy Blog : Dans cette autre Histoire que vous racontez, quels sont les personnages historiques pour lesquels vous recommandez de se renseigner ?

Claude Ribbe : Il y a deux types de personnages historiques : ceux que j’essaie d’exhumer, qui sont positifs, et puis ceux qui leur ont fait du mal. C’est un travail que j’ai engagé il y a pas mal d’années déjà. L’Histoire officielle ne manque pas de personnages louches : Napoléon, Louis XIV, Colbert, Richelieu. Louches car liés à l’esclavage. On ne peut pas sérieusement le nier ni minimiser les choses sous prétexte que cela se passait autrefois ou que le contexte s’y prêtait. C’est tout à fait faux. Il y avait des gens qui étaient favorables à l’esclavage sous Richelieu. Mais il y en avait qui étaient contre, en particulier le roi Louis XIII, qui n’a jamais voulu approuver ce qui pour lui était un crime. Il est mort sans avoir cédé, contrairement à ce qui a été souvent dit. Louis XIII était farouchement opposé à l’esclavage, à la différence de son ministre qui, non seulement y était favorable, mais avait commencé à investir de l’argent dans cet ignoble trafic. Alors, qu’on ne nous parle pas d’anachronisme ! Même chose à l’époque de Napoléon. Malgré le fait qu’il avait épuré les chambres, il y a un nombre non négligeable de sénateurs qui ont voté contre le rétablissement du Code noir. Ce qui veut dire qu’il y avait une résistance. Le système esclavagiste avait été aboli en 1794, seulement huit ans avant. Cela montre bien qu’il y avait à cette époque une partie de l’opinion, qui peut-être ne pouvait pas s’exprimer sous la dictature de Napoléon, mais qui était tout à fait défavorable à l’esclavage. Bondy Blog : La recherche de l’autre Histoire est-elle importante ? Si oui, pourquoi ? Claude Ribbe : Bien sûr que la quête de cette “autre histoire”, c’est important. Il y a trop de gens qui cherchent aujourd’hui à s’emparer de l’Histoire pour forger le roman qui les arrange. Il faut des éléments précis pour les contrecarrer. Mon livre est précisément là pour en donner. Bondy Blog : Justement, que pensez-vous de l’attitude de certains politiciens, qui considèrent que l’Histoire doit fournir un “roman national” ? Claude Ribbe : Lors de la campagne des primaires de la droite et du centre, le débat est venu exactement sur le terrain sur lequel je me trouve. D’aucuns ont voulu que tous les Français s’identifient aux Gaulois, réinventés comme s’il s’agissait d’Aryens français. On a déjà vu cela sous l’Occupation. En réalité, l’histoire de nos populations n’est faite que de mélanges. Mais il y a des politiques qui chercheront toujours à démontrer le contraire. L’Histoire, ce n’est pas du roman. C’est compliqué et ce n’est pas toujours glorieux, ni flatteur pour les politiciens qui nous parlent de “roman national”. S’ils veulent écrire des romans, c’est leur problème mais ils ne doivent pas imposer leur vision de l’Histoire à leurs compatriotes. Je désapprouve évidemment ce type de démarche. Je trouve même cela inquiétant.

Bondy Blog : Quels personnages historiques attirent le plus votre attention ?

Claude Ribbe : Ceux dont j’ai parlé dans mon livre, qui sont, pour la plupart d’entre eux, des personnages peu connus. Je suis particulièrement intéressé par les femmes. J’ai raconté 22 histoires significatives qui toutes se déroulent dans l’Hexagone. Je n’ai pas parlé de l’histoire des anciennes colonies, qu’on appelle aujourd’hui l’outre-mer, ni de l’histoire des colonies qui se sont séparées de la France. Et je me suis aperçu qu’en se limitant à l’Hexagone, les femmes d’ascendance africaine ou antillaise n’étaient pas nombreuses, pour des raisons historiques très faciles à comprendre. Le parcours des personnages que j’évoque est très souvent lié à l’esclavage et aux colons qui ramenaient des îles leurs enfants métis, choisissant de préférence les garçons. Aujourd’hui, je suis en quête d’autres personnages féminins qui auraient pu m’échapper.

Bondy Blog : L’Assemblée nationale a voté, le 5 octobre dernier, un amendement qui dispose que “la République française institue la journée du 10 mai comme journée nationale de commémoration de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions et celle du 23 mai comme journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage colonial”. Que pensez-vous de cette décision ?

Claude Ribbe : Je suis défavorable à cet amendement. Depuis dix ans, les gouvernements se sont efforcés de minimiser l’importance de la journée du 10 mai, qui fait pourtant consensus. Le 10 mai, c’est l’occasion solennelle pour les Français de se recueillir, mais aussi d’évoquer les grandes figures oubliées dont je parle, tout autant que les victimes de l’esclavage et leurs descendants. “Solennelle”, c’est-à-dire une fois par an, au sens étymologique. Le 10 mai est donc une date qui est suffisante en tant que date officielle. Celle du 23 mai n’est défendue que par une seule association et les quelques politiques qui ont intérêt à la soutenir. Le 23 mai dernier, un concert a d’ailleurs été organisé, carrément dans les locaux du ministère de l’outre-mer. Même si l’association en question fait un bon travail, je ne suis pas sûr qu’il faille trop mélanger les genres. Deux députés ont déposé cet amendement pour le compte d’un gouvernement qui avait pris au préalable la précaution de commander à la va-vite un rapport pour soutenir un projet de fondation porté par cette même association, d’épurer le comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, dont la plupart des membres étaient opposés à cette officialisation artificielle du 23 mai. Tout cela sera sans lendemain. Le 10 mai 2017 sera officiellement commémoré.

Bondy Blog : Considérez-vous que l’enseignement de l’esclavage, et de ses abolitions en France, a progressé ces dernières années ?

Claude Ribbe : Oui et non. Il y a effectivement -et je le constate à travers l’enseignement de l’Histoire dispensé à mes enfants- une présence plus visible de cette séquence. Mais, d’un autre côté, je pense qu’elle n’est pas évoquée de la bonne manière, qui permettrait d’aller plus loin, de mettre en avant toutes les grandes figures qui ont été discriminées et qui continuent à l’être puisqu’elles restent absentes des manuels d’Histoire. Ce n’est pas suffisant de parler de l’esclavage comme on le fait aujourd’hui, d’une manière défensive, en se contentant de glorifier les abolitionnistes d’origine européenne. Il faut porter un regard plus lucide sur l’esclavage lui-même, et sur ce qu’il a eu à la fois d’officiel et de déshumanisant. Il faut aussi parler de celles et de ceux qui l’ont subi, et qui malgré tout ont agi positivement pour notre pays. Bref, ouvrir la porte de notre Panthéon national aux grandes figures d’origine africaine. Je pense que c’est important pour que les gens les plus concernés par cette autre histoire puissent se reconstruire. Pour tous les autres aussi. Je déplore que cela n’ait pas été compris par ceux qui représentent l’État. J’en veux pour preuve le discours officiel qui tend à relativiser l’importance de l’esclavage dans notre Histoire, à n’aborder cette question qu’à reculons, tantôt en introduisant une comparaison inappropriée avec d’autres crimes, tantôt en parlant de l’esclavage moderne, qui n’a rien à voir avec le sujet puisque le 10 mai, on parle d’esclavage codifié, légal, d’esclavage d’État.

Bondy Blog : Certains politiciens et historiens veulent par exemple rappeler les côtés positifs de la colonisation. Y en a-t-il selon vous ?

Claude Ribbe : La colonisation, c’est quelque chose de violent. Cela consiste, pour un peuple, à prendre par la force un territoire, et à en soumettre les habitants. Comme il y a forcément de la résistance, la colonisation est toujours criminelle. Prenons l’exemple de Madagascar : un épisode que les Français ont oublié. Quand la République, à la fin du XIXe siècle, a voulu s’emparer de Madagascar, cela a occasionné pas moins de 500.000 morts. Je ne vois rien de positif. Si on prend le cas de l’Algérie, j’aimerais bien que les politiciens qui évoquent aujourd’hui le rôle positif de la colonisation ou le partage des cultures aillent tenir le même discours à Alger. Bondy Blog : Est-ce que la période actuelle en France, marquée par le terrorisme, est unique en son genre ou a-t-elle des similitudes avec le passé de l’Hexagone, selon vous ?

Claude Ribbe : Des actes terroristes, on en a connus depuis longtemps. N’oublions pas la Terreur, un épisode clivant de notre Histoire où il s’est passé des choses terribles. Le terrorisme, la violence gratuite, ce n’est pas nouveau en France. Des actes terroristes, il y en a même eu sous le Consulat. Je rappelle qu’une bombe avait été déposée à Paris, rue Saint-Nicaise, par des royalistes, le soir de Noël 1800, pour essayer de tuer Napoléon Bonaparte. Une cinquantaine de maisons avaient été détruites et il y avait eu 22 morts et 100 blessés. Mais la période que nous connaissons, du fait de la violence extrême des forfaits, du nombre très élevé des victimes – sans comparaison avec ce qu’on avait connu jusqu’ici – du caractère répétitif des attentats, de l’imagination morbide et sans limite des terroristes, de leur détermination fanatique, comporte quelque chose, à mon sens, d’inédit. Et le fait que les auteurs sont le plus souvent de jeunes Français issus de notre passé colonial et esclavagiste pose un problème particulier qui, à mon avis, se réglera, même si on s’attend tous, malheureusement, à subir de nouvelles attaques. Je pense que nous sortirons de cette période, à condition que des mesures appropriées soient prises. Aujourd’hui, on nous annonce une politique sécuritaire de prévention contre la radicalisation : c’est très bien. Mais la situation actuelle dépend aussi de notre politique étrangère. Il ne m’appartient pas de juger, mais il y a sûrement des choses à revoir. On ne peut, d’un côté, se plaindre de l’incendie ; et de l’autre, parfois jeter de l’huile sur le feu. Sur le plan intérieur, je suis frappé par la corrélation entre l’explosion terroriste qui sévit actuellement et ce qu’on pouvait déceler il y a une dizaine d’années déjà, et qui aurait dû attirer l’attention des pouvoirs publics. Il s’est quand même passé des choses dans les banlieues en 2005. Je ne veux pas dire que les adolescents révoltés de 2005 sont les terroristes d’aujourd’hui. Les terroristes ne sont qu’une minorité, et une minorité très particulière, mais ils viennent des mêmes quartiers. Ils sont le produit de la colonisation française. Ils sont souvent passés par la délinquance et la prison. Ils en sont sortis haineux. Ils ont trouvé dans le fanatisme une solution à leurs problèmes. Il n’y a évidemment pas d’excuse à chercher pour les terroristes mais je pense qu’on aurait dû et qu’on devrait faire plus attention aux jeunes les plus exposés des quartiers, ceux qui sont en situation de fragilité, en situation de souffrance, pour que demain, ils ne basculent pas dans ce type de violence et qu’ils ne soient pas récupérés par des gens qui ont tout intérêt à les instrumentaliser. La prévention, ce n’est pas que l’affaire de la police, c’est aussi l’éducation. Ces jeunes, issus du passé colonial et esclavagiste de la France, sont faciles à repérer par les organisations étrangères criminelles et manipulatrices qui, pour moi, n’ont rien à voir avec l’Islam, même si elles s’en réclament pour semer la discorde. Nous aussi devrions les repérer pour les aider.

Bondy Blog : Diriez-vous, comme Manuel Valls, qu’“expliquer c’est déjà un peu excuser” ?

Claude Ribbe : Je ne vois pas comment on peut régler un problème sans essayer de comprendre, de trouver un minimum d’explications. Aujourd’hui, tout le monde a besoin d’explications, pour que de pareilles abominations ne se reproduisent jamais. Et je regrette que le seul terroriste qu’on ait pu identifier et arrêter vivant ne parle pas. Nous devons faire l’historique du terrorisme. Je ne crois pas que ce se soit chercher des excuses que de vouloir comprendre pourquoi des jeunes Français, qui auraient peut-être, dans d’autres circonstances, choisi un autre chemin, ont basculé dans le nihilisme. L’explication est en partie liée à la situation de certaines de nos banlieues, que normalement le Premier ministre devrait bien connaître.

Propos recueillis par Jonathan BAUDOIN Crédit Photo : June Rodrigo, pour Libération et Bondy Magazine, le 17 octobre 2016

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