La nouvelle bataille de Poitiers

Publié le 22/05/2022

  • La nouvelle bataille de Poitiers

Maria Poumier

En février 2022, quelques personnes inspirées par l’histoire des pèlerinages à Vézelay dans le centre de la France, dans l’ancien duché de Bourgogne, représentant le mouvement ORDINARE, « l’Alliance des croyants pour la sauvegarde de la France », faisaient des constats débouchant sur la nécessité d’une convergence spirituelle incarnée dans l’adhésion à la France, comme un corps, un cœur et une aura, autrement dit une géographie, une histoire et une mystique, et ORDINARE publiait le texte d’un Appel de Vézelay, pour avancer dans les combats de notre temps.

En avril 2022, des élections présidentielles manipulées remettaient en selle le projet antichrétien du tandem Mélenchon – Macron. Une fois de plus, nous, les gens soucieux de ferveur religieuse, sommes relégués à la marge, avec une triple étiquette infamante : archaïques, antiscientifiques, folkloriques.

Archaïques, catholiques et musulmans le sont ensemble, car ils partagent la foi en l’âme, une constante invariable en dépit des variations contextuelles.

Antiscientistes, catholiques et musulmans le sont ensemble, car notre Dieu n’est pas la science, ni officielle ni révisionniste. Ni les connaissances prostituées pour fabriquer des innovations technologiques funestes, ni la fraude se prétendant légitimée par des institutions scientifiques, ni le couvercle laïciste dogmatique imposé par le pouvoir politique et militaire occidental, rien de tout cela ne nous gouverne. Et si notre sens critique nous porte vers les argumentations de scientifiques contestataires, nous ne les divinisons pas non plus. Que l’honnêteté, l’exactitude et le libre débat président à la recherche scientifique, c’est ce que nous exigeons pour adhérer à certains résultats vigoureusement interdits par une justice aux ordres de différents lobbies, tous fervents défenseurs de l’impérialisme sioniste, au demeurant. Les utilisations par des idéologues de certaines conclusions, même si elles sont particulièrement solides, ne nous obligent en rien, ni à rien.[1] L’histoire, comme d’autres sciences, peut servir à profaner ou à sacraliser ce qui mérite de l’être, elle ne saurait tenir lieu de religion.

Folkloristes, nous, parce que nous aimons donner à voir nos croyances dans des actes publics, processions et autres rites voyants ? Oui, et même plus. Nous défendons les manifestations traditionnelles de la piété populaire, nous sommes des folkloristes, oui, et pas seulement des ringards pittoresques : nous pensons que les rites donnent corps à la recherche collective de vérité dans l’interprétation des évènements. Nos obédiences religieuses ne sont pas affaire de goût, nous rattachant à des minorités diverses, disparates, dispersées, mais sont les colonnes qui soutiennent la cité, menacée d’effondrement par la perte de sens, dans chaque nation, et en particulier chez nous, en France.

Voilà ce qui nous amène à Poitiers ensemble, nous les croyants en Dieu et en la sainte Vierge : nous venons dans un lieu précis qui nous aide à réfléchir ensemble et nous rapproche, de nos racines jusqu’à la floraison de notre arbre de vitalité commune.

Que retenir des faits historiques ?

En 732, à Poitiers, une dynastie montante, celle des Pépinides, appelés Carolingiens ensuite, arrête les Berbères qui depuis un siècle, se répandaient du sud vers le nord, à la recherche de lieux favorables où se fixer. C’était en Aquitaine, sur le front atlantique. A partir de là, le reflux des Maures vers le sud stabilisera aussi l’Espagne chrétienne, celle du nord, de l’ouest et du centre, l’islam se fixant pour longtemps sur les royaumes hispaniques de l’est et du sud, les régions méditerranéennes. En France, après Poitiers, le fils de Charles Martel et père de Charlemagne, Pépin le Bref, fixera aussi les limites de la conquête dite arabe au sud est, en reprenant Narbonne, qui était une cité romaine, en 759. Ajoutons une précision curieuse, le chroniqueur musulman du XII° siècle Zuhiri notait « On y trouvait la statue sur laquelle était inscrit : « Demi-tour, enfants d’Ismaël, ici est votre terme ! Si vous me demandez pourquoi, je vous dirai ceci : si vous ne faites pas demi-tour, vous vous battrez les uns les autres jusqu’au jour de la Résurrection. »

Les limites gauloises de la chrétienté vont à partir de là avancer vers le sud, au long du Moyen Age puis des temps modernes, Marseille la grecque restera byzantine, ne sera jamais turque, Narbonne restera un bastion de romanité, Tours et Poitiers sont les grandes cités qui consolideront l’Eglise, comme puissance politique organisant les règnes pendant plusieurs siècles.

Quel est le sens du reflux de la culture orientale hors de France, du point de vue des historiens musulmans ? L’autorité en la matière, reconnue tant par les chrétiens que par les musulmans, est Ibn Khaldûn, personnalité tunisienne du XV° siècle. Pour lui, un siècle après l’entrée en scène éclatante du Prophète et l’expansion en Espagne, la défaite de Poitiers, c’est le début d’une stagnation. Pourtant, l’Andalousie sera le cœur d’une apogée civilisationnelle provisoire sous la dynastie omeyade, mais ensuite le recul et le déclin se confirmeront, les guerres entre peuples musulmans absorbant toutes leurs énergies, jusqu’en 1492, qui voit la fin du royaume de Grenade, le dernier royaume maure. Le général Abder Rahmane, chef de l’armée vaincue à Poitiers en est le perdant légendaire, glorieux parce qu’il est le dernier, dans l’élan conquérant vers le nord. Son statut dans la mémoire collective est semblable à celui de Roland, le preux chevalier de Charlemagne, défait à son tour à Roncevaux, par les Basques de Pampelune alliés aux Maures de la côte levantine, de Tarragone à Valence. Les guerres de l’époque tenaient des championnats sportifs : on s’affrontait sans cesser de se respecter, les adversaires s’admiraient pour leurs prouesses et leur courage. Cet esprit prévalut aussi à l’époque des Croisades, dans les confrontations confessionnelles en Orient. Et d’ailleurs, à Poitiers comme partout, il y avait un troisième larron : Eudes, représentant le duché d’Aquitaine, cherchant les terrains de combat pour s’imposer à son tour.

Les historiens européens et africains (Ifriqiya est l’ancien nom de l’ensemble Libye-Tunisie, colonie des Syriens, ce qui explique qu’on trouve deux villes appelées Tripoli, au Liban, province syrienne, et en Libye, province carthaginoise) sont donc à peu près d’accord sur la  bataille de Poitiers, même si, comme de juste, les vainqueurs lui accordent bien plus d’importance que les vaincus ; ils tendent à partager aussi une conclusion prospective, selon laquelle depuis 732, les deux blocs identifiés par leur corps à corps de Poitiers, vue comme pointe d’une épée à deux tranchants, ont tracé une frontière restée dangereuse entre deux empires spirituels symétriques : l’islam chercherait depuis la bataille de Poitiers sa revanche et la  reprise de sa marche vers le nord, tandis que la France a largement prouvé sa volonté de s’étendre vers le sud, avec la conquête et la colonisation du Maghreb, au XIX° et au XX° siècle.

La collision de Poitiers n’aurait donc jamais pris fin, la résistance des deux belligérants s’étant renforcée au fil des siècles. C’est au XIX° siècle que la bataille de Poitiers a été brandie comme épisode décisif pour la construction de l’identité nationale française. Voltaire puis Renan, vifs contempteurs de l’islam et de son Prophète ont fait de l’univers musulman un repoussoir, mais tous les historiens savent que, comme en Espagne, les négociations, alliances et contre alliances entre seigneurs locaux d’obédience différente, dans des guerres triangulaires redéfinissant constamment les adversaires, se combinaient avec l’organisation de batailles rangées. Une vision manichéenne en termes d’opposition à mort entre les deux univers relève d’un choix idéologique, non de l’exactitude ni de l’honnêteté.

Le passé vraiment vivant qui nous unit

Il existe une autre école, basée sur d’autres méthodes pour l’interprétation du passé, qui rivalise avec le point de vue des historiens. C’est celle des archéologues, dont la perspective attentive au temps long, aux commandements de la géographie, de la géologie et de la stratigraphie, était déjà envahissante dans les travaux de Fernand Braudel, l’historien de la Méditerranée, bien plus sensible à la perméabilité et à la permanence des cultures, souvent réfractaire au découpage chronologique hérité de la grille imposée par la réforme de Grégoire le Grand, dont part notre datation des faits, dans l’aire chrétienne d’abord, puis devenue commune à toute la planète.

Cette autre lecture du passé dit qu’il y a un cadre spirituel commun, autour de la Méditerranée, avec des apparitions et des fulgurations concomitantes. Sur un fonds commun gnostique, mi perse mi grec, et dont le centre est l’antique Syrie (englobant Palestine, Liban, Israël, Jordanie, Syrie actuelle), se répand l’enseignement de Jésus de Nazareth, puis celui de Mahomet, ramené en Terre sainte depuis l’Arabie ; ce sont de puissantes dynamiques de rénovation et de concrétisation communautaire de la recherche spirituelle, en succession rapprochée. Les deux déferlantes incarnent des mises à jour vigoureuses apparues dans la culture judéenne, celle de la Judée, autour de Jérusalem, qu’on peut voir aussi comme des émanations attendues, car tous attendent le Messie, dans le creuset de peuples et de traditions que constitue la grande Syrie. Les deux religions nouvelles veulent dépasser l’horizon tribal, aspirent à l’universalité. Les chrétiens se consolident vers le nord et l’ouest, Athènes, Byzance, Rome, tandis que l’islam répond aux besoins de réforme politique et religieuse des peuples du sud, du Maghreb, et de l’est, Mésopotamie et Perse. L’essor des musulmans suit celui des chrétiens, plus exactement la dispersion des juifs, après que l’empereur Titus, de la dynastie des Flaviens, a fait détruire leur temple à Jérusalem, parce qu’ils étaient des rebelles et des fauteurs de trouble récurrents. Ce sont aussi les véhicules des nouvelles visions du monde qui enthousiasment les peuples, lesquels, inévitablement, rejettent les réflexes agressifs des juifs refusant d’accompagner les nouveaux cultes, les descendants de Judéens qui se braquent contre la générosité des fondateurs et martyrs, dont l’élan a été décisif pour constituer chrétienté et oumma.

Selon cette école de pensée, l’opposition entre chrétiens et musulmans est artificielle, il s’agit plutôt d’expansions harmonieuses déterminées par les lieux, autour d’un centre, d’un creuset reconnu comme le cœur du monde : Jérusalem.

Il faut visualiser comme une fleur à trois pétales, le Trèfle mystique, ou Trilobe des religions, cette apparition de lumière avec des couleurs locales vives et vivantes, comme l’a représentée le géographe du XVI° siècle Hans Buenting, constituée par islam (Afrique et Asie), Byzance ou le christianisme oriental, Rome ou le christianisme occidental.[2] Le judaïsme est l’une des sources communes, la Grèce étant l’autre, la plus connue par sa production écrite, et le manichéisme perse agissant comme tentation permanente de réduction des forces spirituelles à l’opposition binaire, simplification nécessaire pour se situer dans le combat entre le bien et le mal, mais non suffisante.

Selon ce schéma, les rivalités militaires ont le statut de chipotages fratricides sur les limites du pouvoir des uns ou des autres, dans des définitions fluctuantes, mais elles ne tranchent pas profondément, même si les victoires militaires frappent durablement les esprits, avec leur cortège d’héroïsmes, de miracles, saccages, pillages et massacres. Si nous avons du mal à dépasser l’idée que Charles Martel a coupé en deux, de façon définitive, la France chrétienne du monde musulman, c’est aussi parce que la redécouverte de l’Orient se fait au XIX° siècle sur le mode de l’orientalisme : exaltation de la différence, de l’exotisme d’un monde mis à distance par les Européens détenteurs du sens historique et critique, qui se situent eux-mêmes au dehors et au-dessus du monde islamisé.

Qu’est-ce que l’art roman ?

L’implantation du terme d’art roman est tardive (1870) ; il signifie néo-romain et c’est une prise de distance par rapport à l’art gothique (goth = germanique) et à l’art oriental, dont les réalisations sont postérieures ; pour ce dernier, souvenons-nous que Mérimée, éminent conservateur des monuments français, a été perçu comme un découvreur de l’Andalousie, avec son voyage de 1830. A son époque, les Pyrénées constituent encore une barrière. D’où l’éblouissement, mais aussi la difficulté à reconnaître la dette du Haut Moyen Age envers l’Orient. La seule passerelle reconnue, c’est l’art byzantin, avec un relais en Italie, la ville de Ravenne. Or on perçoit des goûts très andalous, dans les églises romanes de Poitiers : la circulation des pèlerins vers Saint-Jacques de Compostelle y a amené des maçons et des sculpteurs formés à l’art mauresque de l’Espagne. [3] Le pèlerinage était la forme de l’expansion commerciale et touristique, à l’époque.

Les archéologues, forts de nouvelles technologies pour fouiller la terre, de plus en plus profondément, de plus en plus finement, mais aussi avec un immense champ comparatiste qui était hors de leur portée autrefois, cherchent à imposer leurs conclusions, qui nous paraissent fort séduisantes, parce qu’elles fondent en raison les rapprochements civilisationnels, dans la culture, dans le temps, et dans l’espace. [4]

La numismatique, science de la collection des monnaies, est encore plus probante, avec son objet bien délimité se prêtant à illustrer des synchronies dans des cadres géographiques très distants. Lorsqu’on trouve des monnaies disparates dans une même strate, ou des monnaies identiques dans des contrées éloignées, en quantités significatives, des parallélismes s’imposent, la logique commerciale de diffusion tous azimuts prend le dessus au-delà de tout récit d’affrontements ou de ruptures dramatiques. La critique textuelle et la philologie aussi nous font voir les choses avec une grande élasticité. [5]

Mais ce n’est pas seulement un choix de méthodes d’enquête qui devrait pouvoir donner un nouveau sens à la bataille de Poitiers, au-delà du fossé que la dogmatique élaborée dans le cadre de chaque théologie voudrait rendre immuable et infranchissable. De fait, les uns et les autres concèdent qu’il y a toujours des passerelles à emprunter et à partager, même si elles visent toutes à nous mener sur le chemin de la conversion, dans un sens ou dans l’autre.

Sans être archéologue, tout le monde peut reconnaître la fécondation mutuelle et permanente des arts chrétien et musulman, dans l’architecture, la musique, la médecine, les techniques, les langues, les connaissances en général. Le spectacle de l’hybridation culturelle est en soi un bonheur. Admirer une œuvre d’art, c’est partager sa capacité à donner de la joie, de l’apaisement et un sentiment de participer à la victoire du divin sur les défauts, les frictions et les laideurs de notre contexte singulier. Si la musique adoucit les mœurs, la littérature et les arts plastiques y concourent aussi. Et il n’y a pas d’art pur, de propriété privée en matière de beauté, ni naturelle ni de main d’homme.

Les superpositions chargées de sens foisonnent aussi dans les légendes et les croyances[6] , et elles ajoutent leur parfum à une histoire des choses spirituelles et corporelles infiniment durables et perméables entre elles, avec des allers et retours, une intertextualité et des effets de palimpsestes constants, des contagions et des redéfinitions permanentes. Le socle de la personne collective, c’est la terre, le terroir, la base physique où l’on réside, où l’on construit. Et au XXI° siècle, cette surface qui donne une profondeur à l’idée de nation française, des familles de tradition catholique et musulmane la partagent, en l’habitant, et la font fructifier ensemble, ce qui est l’expression d’un renouveau et d’un enrichissement respectueux dans les deux traditions.

Et pour la suite ?

Le pèlerinage à Poitiers, lieu d’une bataille importante, nous fait mettre un nom sur notre adversaire, celui que nous combattons par la foi, celui qui nous soude : un certain esprit profanateur, typiquement occidental, qui a son siège du côté atlantique à New York, son pendant oriental usurpé à Jérusalem, et sa vanité à Paris.

Les ennemis de la foi voudraient nous coincer dans un duel éternel symbolisé par la bataille de Poitiers. Nous disons que l’univers n’est pas seulement duel, mais organisé selon la dynamique dialectique trinitaire. Si christianisme et islam ont pu paraître thèse et antithèse l’un de l’autre, ils sont aussi synthèse contre un ennemi commun. L’esprit profanateur veut tuer tout autour de lui, et, porteur de mort, signe en même temps la mort de l’Occident, acculé à son néant par ses excès, l’auto-admiration de sa technologie, de ses conquêtes commerciales et militaires, et l’intoxication par ses propres armes de destruction spirituelle que sont le mensonge, la duplicité, la mauvaise foi, l’hypocrisie, la sournoiserie.

La diffamation systématique, destinée à nous diviser, reste le poison constamment répandu par nos ennemis.

Poitiers, c’est le culte à plusieurs incarnations de la sainteté : saint Hilaire, fils spirituel de saint Martin, l’officier romain qui implante le christianisme à partir de Tours, tandis que saint Denis et sainte Geneviève le faisaient à partir de Paris, sainte Blandine et saint Irénée à partir de Lyon. Hilaire a aussi son pendant féminin : sainte Radegonde.

Poitiers, c’est aussi le culte à Notre-Dame, celle qui fait converger, dans le monde entier, chrétiens d’Orient, d’Occident, et musulmans.

Notre bataille de Poitiers ne fait que commencer : l’articulation entre foi religieuse et action politique est très délicate. La leçon de Poitiers, c’est qu’il faut commencer par livrer la bataille de la concordance des âmes face à l’ennemi commun, qui est matérialiste, hédoniste et individualiste, et en outre systématiquement mensonger.


[1] Pour la France, l’historien Laurent Guyénot est l’introducteur d’un récentisme prudent, qui résout de nombreuses énigmes et contradictions dans l’histoire officielle de l’empire romain puis du Moyen Age ; voir sa synthèse Un millénaire de trois siècles https://www.egaliteetreconciliation.fr/Un-millenaire-de-trois-siecles-de-Laurent-Guyenot-telechargez-gratuitement-la-premiere-partie-du-66310.html . Pour l’islam, la recherche récentiste est également en plein essor, voir https://stringfixer.com/fr/Revisionist_School_of_Islamic_Studies (en français) et https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_hypercritique_(islamologie) . Ces écoles dites révisionnistes n’ont pas encore débouché sur un récit harmonisant dans un ensemble cohérent des conclusions partielles. Il est probable que, comme dans les « sciences dures », il restera toujours un noyau de mystère inaccessible, au bout du progrès des connaissances historiques, la « signature de Dieu », comme le reconnaissent bien des savants.

[2] Voici le beau commentaire qui en a été fait, par l’écrivain russo-israélien Israël Adam Shamir : « “Sur la carte multicolore d’Hans Buenting (1581), notre monde ressemble à une fleur ; les trois pétales représentent les trois continents : Europe, Asie de l’Ouest, Afrique, unis par la Terre Sainte. Mais cette carte peut être interprétée, aussi, d’une autre manière : la fleur est la foi en Christ et en Notre Dame, et les trois pétales en sont l’Islam, le Catholicisme et l’Orthodoxie. Tandis que les Occidentaux voulurent voir dans l’Islam une antithèse du christianisme, les chrétiens orientaux, dont le plus éminent fut Saint-Jean Damascène, voyaient dans l’Islam une autre Eglise chrétienne, sur un pied d’égalité avec l’Eglise catholique, occidentale.  Et, de fait, l’Islam, avec la vénération qu’il a pour le Christ et Sitt Maryam, n’est pas aussi éloigné de l’Orthodoxie que peuvent l’être les calvinistes iconoclastes, anti-prélats, et anti-mariaux. Les trois Eglises offrent des lectures différentes du même concept : l’Eglise orthodoxe met l’accent sur la Résurrection du Christ, les Catholiques se focalisent sur le Crucifié et les Musulmans suivent l’Esprit Saint. Le rejet par les Orthodoxes du filioque [= « Et (au nom) du Fils »] constitue un lien supplémentaire entre eux et l’Islam ; cette proximité théologique est ancrée dans le voisinage géographique. » (Au nom du Christ, Sigest 2018, p. 105)

[3] Ainsi, on observe à Poitiers comme au Puy en Velay, les capitales de l’art roman, que celui-ci est à la fois byzantin, romain, et avec des touches incontestables de style andalou, dans certaines églises ; les forêts de colonnes surmontées d’arcades de Notre-Dame la grande, de l’église Saint-Hilaire et de Sainte Radegonde comme celles de Cordoue sont à l’image des palmeraies des oasis dans le désert, et sont en même temps comme une excroissance hyperbolique des colonnades hellénistiques ; on a aussi des archivoltes qui s’empilent, les arcs polylobés, des coupoles, des frises saturées de motifs géométriques, des chapiteaux sculptés avec un sens de la miniature qui évoquent la sculpture sur ivoire des pyxides, on a les arcs légèrement outrepassés en hauteur, comme uneiimage de notre capacité spirituelle, de l’art mérovingien et wisigoth, qui ont comme la racine et la signature spirituelle de l’architecture propre aux mosquées, ou encore les bifora (aljimez) ou fenêtres doubles, séparés par une fine colonne. Et même des stalactites en stuc (à Sainte-Radegonde).

La construction de la grande mosquée de Cordoue commence en 786, et cet immense édifice sera le modèle de toutes les mosquées suivantes. « Les arches constituées de briques et de pierre de la mosquée-cathédrale sont appuyées sur 856 piliers de granit et de marbre, qui proviennent de ruines romaines et wisigothes. Les rayons du soleil qui y pénètrent créent d’impressionnants jeux de lumière entre les piliers et les arches ».

[4] Voici quelques informations utiles transmises par Laurent Guyénot : Les archéologues n’ont aucun moyen de distinguer les bâtiments romains ou byzantins des bâtiments omeyyades, car « les Omeyyades des VIIIe-Xe siècles construisaient dans une technologie du IIe siècle » et suivaient les modèles romains.

Heinsohn conclut que « la culture des Omeyyades est aussi romaine que la culture des Francs du début du Moyen Âge. Leur architecture du IXe/Xe siècle est une continuation directe du IIe siècle ap. J.-C. Les 700 ans entre les deux n’existent pas dans la réalité195. » « Les Arabes ne vivaient pas dans l’ignorance de la monnaie et de l’écriture pendant environ 700 ans.

Ces 700 ans représentent des siècles fantômes. Ainsi, il n’est pas vrai que les Arabes aient été arriérés par rapport à leurs voisins romains et grecs immédiats qui, assez curieusement, n’ont jamais évoqué une quelconque arriération arabe. […] les califes maintenant datés des années 690 aux années 930 sont en fait les califes de la période d’Auguste des années 230. » (Op.cit)

[5] Les linguistes aussi sont des négationnistes fervents de la bataille de Poitiers, si l’on peut dire. D’après les arabisants, le mot médecine serait à lui seul une objectivation du nom d’Avicennes, ou Ibn Sinna, le philosophe médecin né en Ouzbékistan en 980, mort en Iran en 1037, et qui écrivait en arabe[5]. Mais les Européens attribuent l’origine du terme au latin… Le débat reste ouvert.

 Dans les langues romanes (mais aussi dans les langues germaniques du nord), le lexique arabe est presque aussi riche que celui qui nous vient, en français, du grec ou du latin. Il se pourrait tout à fait que dès l’origine, les racines arabes aient contribué à former les racines grecques et latines. Et il faut remarquer que bien des radicaux classés comme dérivés de l’hébreu viennent plutôt de l’arabe, langue beaucoup plus répandue, dont l’hébreu ancien n’était qu’une variante locale. L’attribution systématique au monde hébraïque de vocables étrangers aux langues romanes ne fait que refléter une hiérarchie mentale intériorisée, mettant tout ce qui juif au premier rang, et ce qui est arabe au dernier échelon de la ciilisation. Voici quelques correspondances suggestives :

  • Europe vient du mot arabe aroub (dans le Coran, la promesse d’épouses européennes au Paradis. Cf en espagnol : “rubio, rubia”, signifiant blond.
  • Ecologie suggère Leyka, ancien nom de MEDINE.
  • Livre et libre viennent tous les deux d’un mot arabe
  • Innombrables sont en espagnol, les mots commençant par l’article arabe al- ; mais même sans cet article, reconnaissons que sucre vient de azúcar, mot arabe, de même que riz, aubergine, épinard, artichaut, abricot etc. au moins 500 termes répertoriés comme tels, probablement des milliers.
En patois poitevin, encore au XXI° siècle, "je vais à Jonzac" se prononce encore "Khe vé à Khonzac", avec la jota espagnole!!!
 

[6] Les récits sur la vie de Jésus, de Marie et de Joseph qu’ont développées les musulmans, amplifiant et grandissant la stature des trois personnages, sont issues des Evangiles apocryphes (en particulier l’Evangile de Barnabé), contemporains des 4 Evangiles reconnus par l’Eglise. Ces textes, dits apocryphes, c’est-à-dire imputés à différents auteurs nébuleux mais probablement témoins des prêches de Jésus, découverts séparément et récemment, ne sont d’ailleurs nullement hérétiques, ne témoignent d’aucune aversion pour les textes canoniques. Ils en prolongent simplement les épisodes les plus romanesques.

Les légendes de saints, après Marie et Joseph, sont souvent partagées par chrétiens et musulmans, telle celle de saint Cyr, dit Kyrie en grec, Aboukir en arabe. Les trois archanges, Michel, Raphaël et Gabriel, nous sont communs aussi. La légende des Sept Dormants, qui fait l’objet de la sourate 18 dite « de la Caverne » dans le Coran, est une légende chrétienne, et c’est en tant que telle qu’elle est toujours l’occasion d’un pèlerinage en Bretagne, dans le village de Vieux marché, quoi qu’elle n’ait pas d’origine bretonne, locale. Elle a une tonalité fantastique très « Contes des mille et une nuits », avec un mystère tout à fait oriental ; l’apparition de cette légende est documentée en Syrie à partir du 6° siècle, en tant que phénomène chrétien.

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