Céline à Buenos Aires, par Enrique Medina

Publié le 24/12/2015

  • Céline à Buenos Aires, par Enrique Medina

Céline commande un  café en terrasse. Il relit le contrat qu’il va négocier avec Sergio Leone, pour l’adaptation du Voyage. Le garçon lui apporte sa commande, mais sans sucre. Céline range le contrat, s’en aperçoit, lève le bras pour qu’on comprenne, au fond du bar, qu’il en veut. Surprise, les serveurs lui sautent dessus en rigolant : zen avez plein les poches, zavez qu’à prendre dans vos réserves ! Il s’énerve, le Céline. Ils voudraient que j’enfile mon smoking pour venir ici, ces couillons ? Je reviendrai plus. C’est toujours la même chose, ils s’acharnent contre moi, ils me persécutent, depuis que j’ai  écrit mon Ecole des cadavres. Comment leur expliquer, à ces loufiats, qu’il va voir sa mère à l’hosto tous les jours, qu’on lui interdit tout, et qu’il n’y a que lui qui puisse lui en fournir en loucedé, des sachets pour son thé ? Demain il ira au bistrot d’en face, à l’Acqua Nova, où il y a des serveuses avenantes. Il relit le projet de contrat. Il faut faire attention à tout, il faut être méfiant  avec ces ritals qui se prennent pour Hollywwod avec leurs western spaghetti. Mais le film va me remettre en selle, vous allez voir ; et je pourrai revoir mes contrats avec Gallimard. Il se lève, pas question de laisser un pourboire, et déambule, rue Billinghurst. Dans la vitrine d’une librairie d’occasion, tiens, deux de ses premières traductions épuisées, le Voyage et Lettres de prison. La chance, justement ses exemplaires tombent en miettes.

Il regarde le prix. Merde alors !…. Il a juste assez dans ses profondes. Je vais plutôt l’offrir à Sergio, c’est Noël, mais je vais peut-être le regretter…. Classique, dans ma vie merdique. Mais je n’aurai pas d’autre chance, allez, ça va nous aider à faire un bon scénar. Si le film est bon, comme je suis au pourcentage, ça fera une jolie différence, comme dirait Lucette ; ce sera ma petite quenelle de fin, allez, on y va. Il entre, sûr de lui. La vendeuse s’envoie une barquette froide, et le voit venir, minable avec sa barbe de trois jours et  le poil gras, c’en est un qui sort de taule ou bien il fait les poubelles. Il la reçoit cinq sur cinq, et il se met à sa place : et encore, elle sait pas que j’ai un perroquet qui chie sur mes originaux, et un Bébert qui se fait les griffes sur mon mobilier. Il demande : celui qui est en haut, il coûte combien, déjà ? Ca l’énerve, la vendeuse, il est temps de le virer, ce vieux à relents qui vient lui gâcher son lunch. Non, c’est cher parce que c’est un livre important pour des lecteurs importants ; et je vais sûrement pas me tordre le bras pour le lui attraper, pour qu’il le tripote et après il faudra que je le remette en place. C’était un écrivain important et c’est pour ça que c’est cher, c’est comme ça. Céline reste de marbre, gentleman comme il l’a toujours été. Il n’a pas  aimé le « c’était », mais « important », ça oui, ça lui a plu. Il hésite, et comme d’habitude il réfléchit avant de se lancer, pour ne pas faire de faux pas ; quoique, en fait chaque fois qu’il a cru agir avec prudence, il s’est ramassé une sacrée gamelle. Bref, de sa voix la plus aimable,  il lui sort : Et vous, vous savez qui je suis, moi ? Et vous êtes qui, vous ? Feriez mieux de voir la poutre que vous avez dans le nez, Céline c’est moi, et vous pouvez vous torcher avec, oui, avec vos précieux bouquins ! Il est hors de lui, il la traite d’agent du Nouvel ordre mondial. Elle comprend la situation et fait le 17 subrepticement.

Lui il l’a faite, la grande guerre, et il était volontaire, et il y a perdu l’usage de son bras, gagné des acouphènes et des migraines sans fin, et ce livre c’est toute sa putain de vie, mais il l’avait   écrit par amour, pour elle, Elizabeth Craig. Pas rassurée, elle appelle aussi les pompiers. Il est hors de lui, il grogne : même Sarkozy voulait me rendre hommage, mais les Rothschild ont dit non, et si je suis en Argentine, c’est parce que Le Vigan m’a fait venir, il a fait des films ici, oui, et il est péroniste, et en France il avait joué le Christ, lui, précisément ! La vendeuse commence à paniquer, elle appelle le Samu local. Il crie dans le désert, il est en train d’écrire son dernier livre, dédié aux bêtes, parce que les gens sont aussi méchants avec les bêtes qu’un putain de clou rouillé et tordu. Et il déballe la liste de ses amis, les vrais, ceux qui l’ont toujours soutenu : Arletty et Michel Simon, et Marcel Aymé, et Bernanos, et Faurisson, eh oui, c’est eux, mes amis. Et il y a aussi Bukowski, et Henri Miller, et les tarlouzes de la génération beat qui voulaient me la sucer, compris ? La vendeuse défaille et se retient à sa caisse. On entend les sirènes, les flics débarquent, suivis par les pompiers et le Samu local. Céline  regarde dehors et se réjouit : ils m’ont reconnu, enfin ! Mais ils le prennent par derrière et lui tirent les cheveux. Les pompiers déroulent leurs tuyaux, la librairie est inondée parce qu’il n’y a pas d’issue de secours. Les livres de Céline à deux cents pesos sont noyés à l’instant, et il s’égosille : Céline c’est moi, et j’ai toute une bande de fans qui me soutiennent, en Argentine, Muape, Pérez, la Tenaglia, Kenis, Ojea, Bianco, Farías, Munaro, les Marcos, Vento, Medina...

Attends, petit Français de merde, tous ces gens-là c’est la bande des dégénérés, réplique celui qui lui passe la camisole de force. Tu peux te prendre pour Céline, pour Messi ou pour le pape qui est un vrai péroniste, j’en ai rien à faire, plie-moi ce bras que je t’attache. Céline ne se rend pas :   eh oui, j’ai eu raison quand j’ai écrit que la vie c´est ça, un  bout de lumière qui finit dans la nuit. Et puis peut-être… Non, pas peut-être, tu vas finir à l’ombre, pauvre type ! Mais je vais revenir, poursuit Céline, bande de… bouffons… branleurs… bouffis… ! Sérieusement, les gars, il faut que je prévienne Sergio que je ne vais pas pouvoir aller au rendez-vous, fieffés coquins ! Les sirènes ululent, l’ambulance démarre, les poulets frustrés décident de s’emparer de la vendeuse, qui hurle : Hitler est toujours vivant et c’est lui qui va en finir avec tous les juifs qui sont en train de vendre la Patagonie aux Chinois, mais je vous répète que c’est lui qui l’a dit, c’est pas moi ! Les gens restent là, ils regardent, quelqu’un dit que c’est un réfugié qui a essayé de braquer la librairie. 

Sur l’auteur : Enrique MEDINA a publié dans le quotidien argentin Pagina 12 une galerie de portraits d’écrivains ressuscités à Buenos Aires : Ezra Pound, Hemingway, Borges, Dostoïevski. En français, on peut lire ses romans Les Tombes, El Duke, Les Chiens de la Nuit (éditions L’Atalante), Transparente (L’Harmattan), La Vengeance (nouvelles, L’Harmattan), Gatica, le boxeur d’Evita (Alfabarre). 

Pour joindre l’auteur : eeemedina@yahoo.com.ar

Adaptation en français : Maria Poumier

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