L'Afrique poumon spirituel de l'humanité

Publié le 05/11/2015

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L’Afrique et le mariage

En Afrique, même si certains peuples pratiquaient la polygamie avant l’arrivée des chrétiens, dans la pure tradition des ancêtres, le mariage monogamique et indissoluble est le centre de l’existence. Il est l’alliance de leurs familles et de leurs clans, scellée avec le sceau de la parole donnée, et le « sang » de la noix de kola partagée ensemble. La kola, fruit du kolatier, est le symbole de l’union définitive et indissoluble du lien matrimonial. Elle est constituée de deux parties fortement unies l’une à l’autre. Les futurs époux la partagent et chacun croque sa part. Le maître de cérémonie demande ensuite aux époux de restituer la noix de kola comme elle était dans son état initial. L’impossibilité de cette restitution symbolise le lien définitif du mariage. Le couple, indissolublement constitué et associé aux familles par les liens du mariage, devient également générationnel pour s’inscrire dans l’immortalité des générations précédentes. A travers leurs enfants et leurs successeurs, les parents continuent d’exister grâce à un lien de solidarité que les chrétiens appellent la communion des vivants et des morts.

Pensez-vous que la vision du mariage et de l’indissolubilité du lien conjugal soit partagée par toutes les ethnies africaines ?

Oui, il n’y a aucun doute là-dessus. Par exemple, dans la culture  Fon, au Bénin, le terme Sesi désigne la première femme dotée et épousée vierge, face à laquelle doit exister toujours le Sesu, le premier homme épousé en premières noces. Au moment des funérailles de la femme, il apparaît dans toute sa clarté que la monogamie et l’indissolubilité sont traditionnelles, fortement ancrées dans la pratique africaine du mariage.

Nous rencontrons le terme Sesi précisément dans le cadre des rites funéraires destinés à acheminer la défunte de ce monde vers celui de l’Etre suprême. Les cérémonies funéraires d’une femme défunte exigent, de son mari, certains gestes et rites, en particulier celui de la vêture. Une femme est souvent enterrée avec un certain nombre de pagnes. La tradition accueille les pagnes des membres de la famille, des amis, des connaissances et maris successifs éventuels qu’elle aurait eus. Cependant le rite de la vêture ne s’effectue qu’en présence du tout premier mari, le Sesu. Tant qu’il n’est pas là, on ne peut y procéder. De plus, quelle que soit la fortune des autres maris successifs, c’est à lui, premier mari, fût-il pauvre et misérable, que revient le droit d’exercer vis-à-vis de la femme le rôle d’époux et de la vêtir en vue du passage dans l’au-delà. Elle est en effet Sesi. Et c’est lui qui fixera l’heure de l’enterrement. La femme apparaît ainsi, dans ce contexte culturel, comme destinée à n’épouser en véritables noces qu’un seul homme, de la même manière que sa famille n’accepte de dot qu’une seule fois. Les autres maris sont considérés comme des amants et es amis. Le moment de vérité de la mort permet de saisir le sens profond de l’intentionnalité sous-jacente à l’univers culturel négro-africain.

Nous pouvons affirmer avec certitude que, dans le contexte culturel africain, la femme, après avoir servi d’épouse à d’autres que son premier mari, avec l’accord complice et facile du groupe, se trouve à la fin de sa vie restaurée dans son statut originel.

Je voudrais achever ce rappel de la tradition africaine en rendant hommage à Jean-Paul II qui, dans Familiaris Consortio, scella définitivement l’enseignement de Jésus et de l’Eglise. Certains gouvernements occidentaux, avec un grand mépris de !dieu et de la nature, légifèrent des lois insensées sur le mariage, la famille et la vie. De son côté, l’Eglise ne peut se comporter avec légèreté devant Dieu.

 L’Afrique théologale 

Désormais, mon attachement à ma terre se double aussi d’une obligation de la défendre devant les menaces qui pèsent sur elle en raison de la globalisation et de la nouvelle éthique mondiale promue par l’Occident sécularisé. Par son identité, l’Afrique est ouverte à la transcendance, à l’adoration et à la gloire de Dieu. Les peuples africains respectent l’homme, mais ils regardent au-delà en cherchant l’éternité. L’âme de l’Afrique se déploie toujours vers Dieu. Au contraire d’une grande partie de l’Occident, ce continent a une vision fondamentalement théologale. Les préoccupations matérielles viennent toujours en deuxième ligne. Dans cette vie, l’homme africain sait qu’il n’est que de passage.

Malgré les programmes plus ou moins souterrains qui cherchent à détruire ses ressources spirituelles, le printemps de Dieu reste pour une bonne part en Afrique. Je sais que Benoît XVI comprenait profondément les linéaments de l’âme africaine lorsqu’il écriait : « Un précieux trésor est présent dans l’âme de l’Afrique où je perçois le poumon spirituel pour une humanité qui semble en crise de foi et d’espérance. » Si ma terre continue de souffrir, c’est que son printemps se poursuit selon le plan divin.

Avant de quitter Rome pour retrouver son Bénin natal, le cardinal Gantin a dit qu’il était comme un bananier. Quand cet arbre a donné ses fruits, les hommes le coupent. Mais il y a toujours un rejeton Dieu donne beaucoup à ses fils qui le cherchent, et même au-delà de qui pointe ; en fait, il pensait que j’étais cette nouvelle pousse… Le cardinal a constitué un exemple merveilleux. Il m’a transmis la grandeur et la noblesse de ses sentiments pour notre continent, et je ne peux oublier combien il avait compris la profondeur de l’authenticité africaine pour l’invisible. Bernardin Gantin disait souvent : « Dieu ne me demande pas le succès, mais l’amour. Or, le véritable amour passe non pas d’abord par la parole, mais par le cœur. Tout le reste est secondaire et périssable. Dieu seul est essentiel et éternel. Et l’amour nous donne de lui ressembler un peu. «  Aussi l’homme et la femme d’Afrique essaient-ils de ressembler un petit peu à dieu. Ils voient dans cette recherche la plus belle aventure que l’homme puisse vivre ici-bas ; Leurs regards ne sont pas rivés sur les réalités terrestres, et je sais que cette recherche spirituelle est féconde. Car malgré les guerres, la pauvreté, la dureté de la nature, Dieu donne beaucoup à ses fils qui le cherchent, et même au-delà de ce qu’ils osent lui demander. L’Afrique aime lever les yeux sur le ciel, et Dieu envoie souvent de beaux messages à ceux qui l’aiment vraiment. 

Cardinal Robert Sarah, Dieu ou rien, Fayard 2015, p. 362-363 et 373-375)

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