Une voix pour la concorde en Irak : Son Excellence Abdoulatif Humaim

Publié le 23/06/2016

  • Une voix pour la concorde en Irak : Son Excellence Abdoulatif Humaim

Entretien avec Maria Poumier

 

L’ancien directeur de la CIA Michael Hayden vient de déclarer que l’lrak n’existait plus dans les faits, en tant que réalité politique, et que ses institutions étaient appelées à disparaître, tout comme celles de la Syrie et du Liban. http://www.presstv.ir/DetailFr/2016/06/19/471099/-Pays-arabes-bientt-rays-de-la-carte-- De nombreux analystes considèrent que l’équipe au gouvernement n’est pas à la hauteur pour relever le défi (voir http://www.france-irak-actualite.com/2016/06/l-irak-a-deux-doigts-de-l-effondrement.html). Enfin, il y a de bonnes raisons pour douter que les USA veuillent vraiment favoriser la paix et la concorde en Irak (voir : http://www.france-irak-actualite.com/2016/06/irak-le-plan-americain-dix-ou-vingt-ans-de-guerre-civile.html) La ville de Fallouja semble sur le point d’être débarrassée de Daech depuis un mois, mais à ce jour la reconquête n’est pas encore confirmée… Dans ce contexte terrible, la voix des hommes de paix n’a pas de prix.

Nous avons rencontré Son Excellence Abdoulatif Humaim,  le directeur du waqf sunnite, le 9 mai 2016; il est à la tête du plus grand complexe religieux et culturel sunnite de Bagdad. Dans cet ensemble, somptueux, il a bien voulu répondre à nos questions, et nous a impressionnés par son sang-froid et sa hauteur de vues. Comme la population en général, il témoigne d’une capacité de résistance mentale remarquable, face aux campagnes menées contre son pays à coups de bombes, de milliards et de mensonges :

MP - Excellence,  le leitmotiv des médias, concernant l’état de guerre dans le quel vit l’Irak, c’est que la rivalité pour le pouvoir entre communautés religieuses est à l’origine d’une guerre civile toujours latente en Irak, et actuellement exacerbée par la prise de villes importantes par Daech il y a exactement deux ans, Daech se réclamant du sunnisme, alors que le chiisme est majoritaire en Irak. Vous avez la responsabilité de la gestion de la principale mosquée de Bagdad et de son vaste centre culturel comportant une université. Au titre de « wafk», ou préfet de région, vous représentez  l’autorité religieuse sunnite pour tout le pays ; quel message souhaitez-vous que nous transmettions en priorité aux Français et à notre gouvernement ?

AH – Nous vivons malheureusement en guerre depuis quatre générations maintenant, depuis les années 1960, et il ne s’agit pas d’une guerre entre ethnies ou confessions religieuses. Si le régime précédent avait pris ses précautions, on n’en serait pas là. Pour ce qui est du rôle des Français ici, j’ai participé moi-même à l’enlèvement des mines par l’armée à Ramadi, d’où Daech a été rapidement repoussé [Ramadi, située à 100 km à l'ouest de Bagdad, est le chef-lieu de la province majoritairement sunnite d'Al-Anbar, la plus grande d'Irak et qui est frontalière de la Syrie, de la Jordanie et de l'Arabie saoudite. La ville s'étend le long du fleuve Euphrate dans une vallée fertile. Les autorités irakiennes semblent en avoir entièrement repris le contrôle en février 2016, après plusieurs opérations partielles ; voir

https://fr.sputniknews.com/international/201602091021607543-irak-liberation-ramadi/

Les forces de la coalition avaient bombardé Ramadi en août 2015, pour appuyer l’offensive irakienne, voir http://www.liberation.fr/planete/2015/12/08/les-irakiens-reprennent-une-partie-de-ramadi_1419281 ]

Je vous le dis et redis : la victoire n’est qu’une question de temps.

MP – Les mesures de sécurité qui entourent ce centre sont impressionnantes : sur la chaussée, par des murs destinés à empêcher des voitures piégées de foncer dans les avenues pour s’encastrer dans des bâtiments officiels ; et vous pratiquez des fouilles minutieuses à l’intérieur. Est-ce que votre institution est spécialement visée ?

AH – Certes, vous avez vu juste, nous sommes vraiment exposés au terrorisme, mais cela dépasse cet endroit. Tout l’Irak, mais aussi tout le Moyen Orient en sont là, à cause de nos positions politiques claires contre ce terrorisme qui ronge l’Irak. Nous luttons en outre contre une invasion d’ordre mental, qui relève de l’éducation de la jeunesse, une véritable invasion d’idées, qui n’a rien à voir avec l’islam, ni avec la mentalité des Irakiens. Nos positions vis-à-vis de ce terrorisme font que ces gens nous traitent en ennemis. Par notre détermination, nous essayons de mettre en route un renouveau mental, intellectuel et spirituel ; voilà pourquoi nous sommes vraiment exposés et nous avons fait face à beaucoup d’attaques très graves. Cela ne nous empêche pas d’être présents avec les réfugiés et sur le terrain, pour dire ce que nous avons à dire.

MP – Vous participez au recrutement de volontaires ?

AH – Oui nous recrutons et travaillons avec tous les milieux pour faire face à Daech. Le nombre de volontaires est très élevé, il a dépassé les besoins réels dans l’affrontement. Par exemple, on ouvre des listes pour 5000 volontaires, et on reçoit 20 000 candidatures. Cela vous montre que la volonté sunnite est identique à celle de tous les Irakiens. Daech ne représente pas le sunnisme, c’est une idéologie extérieure à la sunna. Les sunnites disent qu’il s’agit d’ « hérétiques »: c’est pourquoi quand Daech intervient dans une ville, 95% de la population déserte la ville. Ce n’est pas là une donnée statistique, mais l’expression de l’opinion générale, opposée à Daech. C’est la raison pour laquelle Daech a quitté, ou est sur le point de quitter, nombre de villes sunnites. Il est important, même si on les repousse, en Irak et dans le monde, de mener la guerre idéologique, de pensée et de culture, contre Daech. Et sous l’autorité du Diwan al Sunni, il y a plus de 14000 imams dans les mosquées en train de faire prendre conscience à tous les Irakiens qu’il faut affronter ce terrorisme qui ruine l’Irak. Ce travail se fait avec une méthode scientifique, il s’agit d’une pédagogie construite sur quatre ans : une année préparatoire, un cycle de deux ans, et enfin une troisième étape. Nous avons entrepris le renouvellement du discours islamique, avec la formation des prêcheurs, avec une révision profonde des méthodes de l’enseignement religieux. Le but est d’aider le musulman à passer du stade du chaos et du désordre, à l’ordre et à la discipline ; de le sortir de l’idéologie de la mort, pour l’univers de la paix. Cette campagne dépasse l’Irak, et nous avons des relations avec des institutions d’autres pays musulmans. Nous avons vraiment besoin du soutien du monde entier, et des organisations mondiales.

MP - On nous dit que votre pays va éclater en zones ethniques et religieuses, que ce pays ne peut pas maintenir son unité, parce qu’il y a trop de vieilles rancunes, entre sunnites, chiites, kurdes ; au temps de Saddam les chiites étaient persécutés...

AH – Tout cela est programmé à l’étranger depuis douze ans, et nous sommes certains que cela ne se réalisera jamais. Il n’y a pas de problème sérieux entre les différentes composantes irakiennes, ni chiites ni sunnites. Ce sont les politiques qui créent des incidents et utilisent cela pour leur profit personnel. Il n’y a pas de problème sérieux, grave, comme vous le présentez, c’est une manipulation. Nous avons toujours vécu ensemble, et la Mésopotamie conserve des vestiges très anciens des premières implantations chrétiennes, antérieures a révélation de l'islam, sans parler de nombreuses autres confessions. Il ne s'agit pas d'une crise de société, mais d'une crise de pouvoir qui se reflète sur la population.

MP – D’ailleurs Son Excellence Saïd al-Moussawi, votre confrère le waqf chiite, abonde dans votre sens…

AH – Nous sommes en train de faire une guerre par délégation, nous sommes les victimes et les cibles, hélas, à abattre. Le combat réel est régional, et les Irakiens sont pris en étau, ne font que subir des manœuvres pour lesquelles leur pays sert de champ de bataille. Suite au départ précipité des Irakiens de leurs villes, chaque fois que Daech s’approche, le peuple a pris conscience de la réalité et de la situation qui a poussé les gens à quitter leur ville et leurs maisons pour aller ailleurs. Et cela motive les jeunes pour aller combattre. Je crois que nous sommes sur le point de sortir de la vision ethnique et religieuse, parce que nous travaillons sur une concorde nationale réelle ; nous allons retrouver la continuité historique qui sortira l’Irak de ce malheur.

MP – Vous faites confiance au gouvernement actuel pour cela ?

AH – Nous sommes très réalistes sur tout ce qui se passe sur la scène politique irakienne. Nous ne sommes pas dans des conditions souhaitées, certes. Mais nous aspirons à la société civile dont les fondements sont la citoyenneté, nous militons pour cet objectif, et nous n’avons aucun doute, nous allons y arriver. Mais nous avons besoin du soutien du monde, en plus. Nous souhaitons que les pays qui peuvent nous aider agissent positivement, et non comme ils le font. Le chemin est sinueux, oui, il y a beaucoup d’obstacles. En résumé, nous sommes un peuple de civilisation, nous sommes l’histoire et nous avons fait l’histoire, nous comptons sur l’homme de la rue, qui a les moyens spirituels de sortir son pays de l’impasse, malgré les obstacles.

MP – Votre travail d’éducation est sûrement très important. Vous avez évoqué des questions de politique intérieure. Nous savons qu’il y a eu des manifestations sur la place Tahrir ; est ce qu’il n’y a pas de danger que la population se divise sur des questions de politique intérieure ?  [Voir : http://www.france-irak-actualite.com/2016/05/irak-les-manifestants-dans-la-zone-verte-illustrent-la-vulnerabilite-de-l-elite-dirigeante-du-pays.html ]

AH – Les manifestations se déroulent dans le cadre de la Constitution, les revendications sont comparables à ce qu’on exige dans le monde entier, Il y a déjà eu des tentatives de division de l’Irak, et ça n’a pas marché ; je ne le crains pas, par ce qu’il n’y a pas de causes objectives pour diviser l’Irak. 2500 ans av JC, un Etat existait déjà en Irak. Et c’est le pays de multiples civilisations, Babylone, Sumer… C’est le pays de Koufa, de Bassorah et de Bagdad, les villes qui ont fait l’épanouissement de notre civilisation, du Maroc à l’Indonésie. Il est impossible que ce pays oublie son passé. Je ne suis pas angoissé par l’avenir. L’homme irakien a de la ressource, il peut beaucoup, C’est lui qui a inventé le pain à partir des grains de blé ! Nous comptons sur cet homme-là, il n’est pas moins important que celui qui a marché sur la lune !

MP – Est-ce que les mosquées, qui comportent toujours des centres d’enseignement, transmettent encore cette histoire, et la littérature glorieuse de l’âge d’or où Bagdad rayonnait dans toute l’Oumma?

AH – Après 2003, la mosquée, comme institution pesant d’un grand poids dans chaque pays musulman, n’a effectivement pas joué son rôle, elle faisait partie de la crise au lieu de faire partie de la solution. La mosquée fait partie de la société civile, et nous œuvrons pour que l’institution religieuse joue son rôle positif dans la coexistence entre les différentes composantes de la société irakienne. Nous avons des relations fructueuses avec toutes celles-ci, nous avons des relations privilégiées avec les chrétiens et les sabéens ; entre nous autres musulmans, de même. Nous faisons en sorte que la coopération soit plus efficace.

MP – Ne pensez-vous pas qu’il y ait eu des excès de cruauté, des bavures, dans les combats menés par la résistance à Daech ?

AH - Les forces de sécurité travaillent dans le cadre de la loi, du respect de tous .Ceci dit, dans les guerres il y a toujours des débordements. C’est là que les organisations pour la protection des droits de l’homme doivent jouer leur rôle. (1)

MP –  Votre confrère chiite, son Excellence Saïd al Moussawi n’hésite pas à accuser l’Arabie saoudite, pour son soutien à Daech, et pour ses opérations très graves de corruption auprès du gouvernement français. [Le 17 juin 2016, l’Irak a convoqué l’ambassadeur d’Arabie saoudite, voir http://www.voltairenet.org/article192388.html] Pour ce qui est du rôle des pays étrangers, qui pratiquent l’ingérence pour favoriser l’éclatement de l’Irak, quels sont à votre avis les pays les plus coupables dans ce projet de détruire l’Irak ? On peut craindre que certains enveniment les choses en Irak et en Syrie, afin d'épuiser le Hezbollah, et l'Iran et la Russie.

AH - Le monde entier connaît ces pays, je n’ai pas besoin de vous les citer. Je n’ai pas peur, mais j’espère que ces pays changeront de politique envers l’Irak.

MP – [Les 28 et 29 mai, s’est tenue à Paris une conférence organisée par les « Ambassadeurs de la paix pour l’Irak », à laquelle participait Dominique de Villepin ; voir http://www.france-irak-actualite.com/2016/06/les-conseils-de-dominique-de-villepin-aux-ambassadeurs-de-la-paix-pour-l-irak.html ]. Un message pour notre gouvernement, Excellence ?

AH - Les Français ont donné beaucoup avec la Révolution française et tous ses penseurs, mais on n’a pas encore vu les défenseurs des droits de l’homme intervenir comme ils le devraient. Un deuxième problème est celui de la reconstruction des villes irakiennes : nous avons besoin de l’aide de la France. L’Etat irakien, après la baisse des prix du pétrole, ne peut plus faire face à la situation. La France peut pousser les Européens à en faire plus, à coordonner des actions culturelles et autres.

[Moins de deux mois après la réalisation de cette interview, si la libération Falloudja semble presque acquise, certains médias soulignent que dans les opérations militaires, l’animosité entre chiites et sunnites a trouvé des raisons de se raviver dangereusement (voir par exemple http://jforum.fr/lamerique-a-lache-les-chiens-sur-les-sunnites-de-fallujah.html). On remarquera que notre interlocuteur n’a jamais formulé le moindre reproche contre les chiites. C’est la direction du Saint Sanctuaire de l’imam Hussein, à Kerbala, qui avait organisé cette rencontre. Nous remercions donc à la fois les autorités chiites et sunnites irakiennes que nous avons rencontrées, pour leur constance, leur coopération et leur bon sens dans l’adversité.]

Traduction des propos de M. Abdoulatif Humaim : Salah Guettaf 

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