Israël et la GPA : sionisme, judaïsme et le problème de l'interférence avec la création divine, par Yael Ashiloni Dolev

Publié le 09/10/2015

  • Israël et la GPA : sionisme, judaïsme et le problème de l'interférence avec la création divine, par Yael Ashiloni Dolev

La sociologue israélienne Yael Ashiloni Dolev explique l’ampleur du consensus en Israël, pour le diagnostic prénatal le plus sophistiqué, pour l'avortement  thérapeutique, pour l'Assistance médicale à la procréation, et pour la GPA. En Israël, un couple sur quatre souffre de stérilité. Israël a été le premier pays à légaliser la gestation pour autrui, en 1996.  Le 27 octobre 2014, la Knesset a voté en première lecture une loi ouvrant la GPA aux couples homosexuel, loi reconnaissant une pratique déjà fort répandue, en particulier par l'agence Tammuz, qui a fait parler d'elle lors du séisme au Népal [1] et qui a été pionnière en Inde, comme en témoigne le film Bébés en kit, diffusé par Arte en 2011 [2]. Ci-dessous, le chapitre le plus étonnant du livre de Yaël Ashiloni Dolev, Qu’est-ce qu’une vie « méritant d’être vécue » ?[3]. Voir aussi l'extrait retenu par Boulevard Voltaire, ici.

Sionisme, judaïsme et le problème de l’interférence avec la création divine

Impossible de comprendre la logique culturelle qui sous-tend les usages de la médecine génétique sans tenir compte de la mentalité scientifique de la société israélienne. Tandis que les autres sociétés post-industrielles sont hantées par le thème du risque [que  font courir les innovations sous couvert de science], cette sensibilité est quasiment absente en Israël, et le public a toute confiance dans la science et le ‘progrès’. Ainsi pour ce qui est sujet à controverse partout ailleurs, la recherche sur les cellules-souche, le diagnostic génétique, le clonage. Cette attitude s’explique par le contexte du discours culturel, politique et religieux, qui présente la biotechnologue comme cruciale pour la perpétuation de l’existence juive au Proche Orient ; [il s’agit de contrer la « bombe à retardement » de la démographie palestinienne] et effectivement, la survie même d’Israël dans un environnement aussi hostile dépend de sa modernité, autrement dit, de la supériorité israélienne en matière de science et de technologie.

D’ailleurs, il n’y a eu aucune condamnation rabbinique sur la recherche dans le domaine des cellules souche, du clonage ou des expériences génétiques sur les humains. Au contraire, en tant que gardiens de la loi, les décideurs rabbiniques tendent massivement à considérer ces pratiques comme hautement morales, et ils cherchent des solutions légales pour que les gens puissent exploiter les bénéfices de ces recherches. Tandis que la plupart des  enseignements chrétiens insistent sur la subordination des humains à Dieu dans le processus de la création, dans le judaïsme, l’accusation de « se prendre pour Dieu » est hors sujet. Les êtres humains sont encouragés à prendre une part active dans la création divine, en luttant pour l’améliorer constamment, entre autres, dans le domaine du soulagement des souffrances. [L’élimination des handicapés avant la naissance, très courante, se justifie en termes de soulagement de la mère, de l’enfant qui vivrait un calvaire, et du fardeau économique qu’ils représenteraient pour l’Etat].

Traditionnellement les juifs ont le plus grand respect pour la médecine, et les grossesses sont hyper médicalisées en Israël. Et les Judéo-américaines, même si elles ne sont nullement pratiquantes, sont nettement plus ouvertes aux interventions médicales que les autres femmes, elles considèrent la médecine moderne comme une bénédiction, en particulier en matière de reproduction assistée. Cette foi dans la science se vérifie aussi dans le rapport à l’eugénisme.

[Dès les débuts du sionisme] bien des savants étaient portés par l’aspiration à dessiner et à ratifier l’identité nationale juive émergente en prouvant l’existence d’une origine biologique commune à tous les juifs israéliens, parfois au prix de travaux débouchant sur des conclusions quelque peu biaisées. En dehors du contexte de l’Etat juif, cela serait perçu comme une utilisation de la médecine génétique pour répondre à des questions racistes. Mais ce n’était pas le cas en Israël, et des recherches sont toujours en cours pour identifier le « génome juif ».

L’éminent professeur de génétique Raphaël Falk en vient à lire l’histoire entière du sionisme comme un projet eugéniste. Le judaïsme comme essence biologique est un postulat indissociable de la pensée sioniste à la fin du XIX° siècle. Alors que les juifs européens luttaient contre l’idée que les juifs soient une race, les dirigeants sionistes tels que Hess, Herzl, Bialik, Nordau ou même Martin Buber insistaient pour qu’on ne fasse pas l’impasse sur la dimension biologique du peuple juif. Sachlay Stoler-Liss, écrivant sur la maternité sioniste, montre que dans les années 1920, 1930 et au-delà, l’eugénisme était le dénominateur commun des pédiatres, gynécologues et autres experts sionistes dans les yishuv, les communauté juives de Palestine, avant la création de la structure étatique, et ils faisaient tout pour améliorer quantitativement et qualitativement les prochaines générations de « sabras ».

Il semble que rien n’ait changé dans la société israélienne, comme si les conséquences historiques fatales de la médicine génétique pour les juifs européens n’avaient laissé aucune trace. Les généticiens israéliens se perçoivent comme les victimes du racisme, et n’ont en conséquence aucun regard moral critique sur leurs propres activités professionnelles, encore moins sur le rapport qui pourrait exister avec les errements du passé. Cette tournure d’esprit caractérise aussi les militants pour la cause des handicapés. Ils perçoivent le diagnostic prénatal comme tout à fait eugénique, et le soutiennent précisément pour cette raison, ils ne voient là que le moyen d’améliorer la santé des futurs Israéliens. En Occident, « eugénisme » est un terme fort mal connoté, mais nullement en Israël. »

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