Sophistique, scientisme et Galilée (Deuxième partie)

Publié le 21/11/2018

  • Sophistique, scientisme et Galilée (Deuxième partie)

Sophistique, scientisme et Galilée : retour historico-épistémologique sur le fond méconnu du vrai débat

II

 

Par Sébastien Renault

 

  

Arguments contre le système copernicien : une affaire de science

Nous développons dans ce qui suit une brève analyse des arguments scientifiques du XVIIe siècle contre le strict système copernicien.

Historiquement, scientifiquement et épistémologiquement parlant, il est tout-à-fait nécessaire de contester les idées reçues selon lesquelles les opposants aux idées héliocentriques de Copernic et de Galilée étaient principalement motivés par la « superstition irrationnelle » de la religion dogmatique et de ses Écritures (la Bible), ou encore par une dévotion aveugle à une tradition intellectuelle obsolète (celle de la physique d’Aristote). Les œuvres nouvellement traduites d’écrivains anticoperniciens ayant contribué à l’acheminement intellectuel de l’aristotélisme à la mécanique classique confirment que la science, forte de ses observations télescopiques d’alors, et non la religion, joua d’abord un rôle prédominant dans l’opposition au système copernicien. Les opposants du strict copernicanisme, s’appuyant principalement sur les travaux de Tycho Brahe, sont alors en effet en mesure de justifier scientifiquement la justesse d’une approche ptolémaïco-copernicienne des données physiques de la dynamique céleste, au moins jusqu’au milieu du XVIIe siècle—donc plusieurs décennies après l’avènement du télescope ! Car cette approche consistait à promouvoir la plus simple manière de marier le domaine physique de l’observation avec celui, mathématique, de la déduction. Partant d’une perspective épistémique expérimentale nécessairement partielle et anthropocentrée, il s’agit bien d’un système géocentrique. Partant d’une perspective de déduction mathématique fondée sur les prémisses de la pensée copernicienne,  moyennant une simple transformation des coordonnées, les mouvements relatifs des planètes recoupent exactement ceux du système héliocentrique. Ainsi, mathématiquement parlant, les deux systèmes sont équivalents.

Pour autant, la controverse scientifique atteint son apogée avec les travaux de l’astronome et prêtre jésuite italien, Giovanni Battista Riccioli (1598-1671), qui s’appuie alors sur des observations télescopiques détaillées d’étoiles pour construire un argument scientifique puissant contre Copernic.

Dans son imposant ouvrage de 1651, intitulé Almagestum novum [15], Riccioli examine minutieusement les arguments pour et contre le copernicanisme, privilégiant comme alternative principale le système hybride géo-héliocentrique de Tycho Brahe, notamment compatible avec les observations de Galilée sur les phases de Vénus et les lunes de Jupiter. L’astronome et théologien italien y aborde non seulement le débat sur l’héliocentrisme et le géocentrisme en tant que question d’ordre proprement scientifique, mais y traite également de l’aspect télescopique des étoiles et des planètes, fournit une carte lunaire minutieusement détaillée, anticipe la découverte et la description (au XIXe siècle) de cet effet cinématique qui altère le mouvement des corps dans un référentiel en rotation (aujourd’hui connu sous le nom de « force de Coriolis »), offre encore une description méticuleuse de sa procédure et de ses résultats expérimentaux associés au problème de l’accélération des corps en chute libre.

À ce propos, les expériences de Riccioli fournissent les premières mesures précises de l’accélération due au champ gravitationnel de la Terre, qu’on dénote aujourd’hui g. Elles confirment l’observation d’abord surprenante qu’avait formulée Galilée, selon la célèbre relation quadratique décrivant la position y d’un objet en mouvement rectiligne uniformément accéléré en fonction du temps :  

y = gt^2/2

Autrement dit, que la distance en chute libre augmente avec le temps au carré.

L’argument le plus fort contre le système copernicien qu’avance Riccioli n’est en rien religieux. Il s’intéresse au problème de la parallaxe annuelle et à celui, corrélatif, de la taille des étoiles. Riccioli en fait cas sur la base des observations de Brahe. En effet ces dernières ne permettent pas de démontrer empiriquement l’existence d’une parallaxe annuelle des étoiles, phénomène observable qu’engendrerait un mouvement rotationnel de la Terre autour du Soleil, comme l’avait déjà souligné Brahe lui-même. Ainsi Riccioli, à la suite de Brahe, cite ses observations télescopiques de disques stellaires pour discréditer l’hypothèse copernicienne. Car, selon celle-ci, les diamètres d’étoiles nécessitées par leurs positions aux distances prescrites, à défaut de parallaxe annuelle, seraient bien trop considérables pour correspondre à la réalité du domaine astrophysique alors à portée de télescope.

L’Almagestum novum de Riccioli contient un tableau de diamètres d’étoiles mesurés au télescope par Riccioli et ses collaborateurs. Riccioli utilise ces disques mesurés de manière télescopique pour déterminer le diamètre des étoiles sous des hypothèses géo-héliocentriques (selon les prémisses observationnelles de Brahe) et héliocentriques (selon les prémisses observationnelles et épistémiques de Copernic). Les dimensions physiques obtenues sous l’hypothèse copernicienne s’avèrent immenses, réduisant considérablement la taille de la Terre, de son orbite, et du Soleil. Elles dépassent même les distances aux étoiles calculées plus tôt par Brahe. Ainsi, Riccioli estimait que les observations télescopiques à sa disposition constituaient un argument suffisamment éprouvé contre le système copernicien et sa morphologie cosmologique.

Épistémologiquement, la cosmologie géocentrique n’est rien d’autre qu’un référentiel parmi d’autres référentiels. Rien d’obscurantiste dans le choix d’un tel référentiel, spécialement si l’on se situe du point de vue de l’astronomie antérieure à l’apparition du télescope et à celle de ses premiers temps au début de l’ère dite moderne (avec les premières observations de Galilée lui-même). Bien que difficile, il est néanmoins possible de décrire les positions des planètes du système solaire avec suffisamment de précision à partir d’un référentiel géocentrique, ce même en l’absence d’une prise en compte rigoureuse des mouvements orbitaux et des diverses excentricités trajectorielles des satellites des autres planètes—mutuellement impliqués, avec leurs planètes et la Terre elle-même, dans une dynamique céleste que le référentiel géocentrique ne peut essentiellement que décrire, non pas tant prédire (le développement d’un calcul prédictionnel cohérent supposerait en effet un référentiel géo-cinétique). Autrement dit, la capacité prédictionnelle du référentiel géocentrique est limitée, quand bien même sa capacité strictement descriptive peut encore suppléer une vision observationnelle cohérente. Tycho Brahe, par exemple, répertoria de très nombreuses observations astronomiques d’une remarquable précision sur le cours de plusieurs décennies, sans aucune assistance télescopique. 

Riccioli en conclut que le système géocentrique tychonique, dans lequel les planètes gravitent autour du Soleil et le Soleil autour la Terre, devait être le plus conforme à la structure macroscopique objective de l’Univers observable. Cependant, ni Riccioli, pas plus que Brahe avant lui, ni Galilée et les autres tenants des théories héliocentriques, ne pouvaient encore réaliser qu’un élément d’illusion optique de diffraction et d’éclairement variable était attaché à leurs observations respectives de la taille diamétrique apparente des étoiles. Ce phénomène particulier (notamment lié à la géométrie circulaire de l’orifice télescopique), connu sous le nom de « tache d’Airy », ne fut découvert et analysé qu’en 1835 par le physicien et mathématicien anglais, George Biddell Airy (1801-1892). Il donne lieu à l’apparition optique de cercles concentriques lorsque la lumière d’une source ponctuelle (telle qu’une étoile) passe à travers quelque ouverture circulaire.

Remarquons ici, en guise de parenthèse, que les observations télescopiques de Riccioli et de Galilée concernant les étoiles et leurs accroissements ou décroissements diamétriques, au-delà du problème d’optique associé à la tache d’Airy, diffèrent largement des opinions aujourd’hui dogmatisées en astrophysique standard gravito-centrique. Difficile toutefois d’imputer cette disparité à la supériorité prétendue des opinions conventionnelles. Celles-ci, à notre avis, ne doivent leur perpétuation qu’à la persistance des astronomes contemporains à ignorer essentiellement les propriétés des plasmas et le rôle des courants et des champs électriques qui traversent l’espace interstellaire. Les plus puissantes sources d’énergies qui y sont détectées (rayons gammas, rayons X, ultraviolets intenses) et qui affectent notre perception de la taille réelle des étoiles, des amas d’étoiles et des galaxies, ne sont certainement pas liées à la physique des champs de gravitation. Ces émanations de radiances électromagnétiques phénoménales ne résultent certes pas de la seule gravité et des effets thermo-cinétiques de gaz échauffés jusqu’à la concentration et l’amalgame fusionnel, mais bien de courants électriques traversant et interagissant avec les plasmas cosmiques. Les étoiles, dès lors, n’agissent pas tant comme des fours thermonucléaires que comme des oscillateurs électriques, réagissant au déchargement extrinsèque de vastes quantités de charges électriques par unité d’espace (ou densités volumiques de courants variables mesurés en ampères par mètre carré), et non comme des boules de gaz comprimées jusqu’à la fusion interne par les effets exagérés de l’interaction gravitationnelle—comme le soutiennent les théories hélio-physiques et stellaires usuelles.

On peut donc bien imaginer que nos deux astronomes italiens, fort de nos moyens observationnels télescopiques et spectroscopiques des milieux astrophysiques considérablement plus avancés aujourd’hui, auraient sans doute considéré la chose avec davantage d’ouverture d’esprit (qu’on n'en trouve habituellement de nos jours parmi les astrophysiciens bien établis). Ce que nous voulons ici faire remarquer, en lien avec la teneur astrophysique de cet article, sans néanmoins pouvoir nous y attarder de manière plus approfondie, c’est que la formation et le comportement variablement lumineux des étoiles ne sauraient se réduire aux seuls principes des théories gravitationnelles et du décalage vers le rouge. Les théories et principes fondamentaux de la physique des plasmas cosmologiques [16] et de leurs activités électriques macroscopiques (notamment de conduction, de transmission et de déchargement) s’avèrent indispensables pour une plus grande compréhension des divers phénomènes astronomiques observés à travers l’Univers, phénomènes notamment liés aux comportements et aspects souvent déconcertants des galaxies, des étoiles et des nuages de gaz. Nous fermons ici cette parenthèse.

Les présumés disques circumstellaires observés par Riccioli (et Galilée !) se révèleront finalement fictifs, selon les caractéristiques de déformation optique causée par les effets diffractifs des taches d’Airy signalés plus haut. Les étoiles sont en effet trop éloignées pour que soit détectée l’extension exacte de leurs environnements circumstellaires par entremise télescopique. Riccioli les interprétait, à l’aune de sa vision télescopique altérée, comme des disques physiquement démarqués des nuages moléculaires de morphologies, de masses, de densités et de températures fluctuantes au sein desquels se forment les étoiles. Il en concluait que, puisqu’il pouvait distinguer de tels disques, les étoiles ne pouvaient pas être aussi éloignées que ce qui était requis dans le système copernicien, le jugeant ainsi falsifié par les données de l’observation.

Notons, à propos des moyens de vision télescopique à travers les nuages moléculaires, que les astronomes, même de nos jours, ne peuvent directement voir les étoiles ou les galaxies dans des environnements poussiéreux (de type nuages moléculaires) astrophysiques. La seule façon d’accéder visuellement à la plupart des structures moléculaires géantes et filamenteuses de la Voie lactée implique l’intermédiaire d’une lumière infrarouge, puisque la matière interstellaire brille en effet à de grandes longueurs d’onde.

En guise de récapitulation, Riccioli arriva à la conclusion scientifiquement motivée et pesée que ses observations avaient (pour l’heure) suffisamment démontré que les étoiles étaient trop proches de la Terre pour satisfaire à la vision copernicienne de l’Univers observable. À la suite de Brahe, il admettra certains aspects du modèle héliocentrique copernicien en tant que base mathématique (pré-newtonienne) de la dynamique céleste, mais jugera qu’il pose des difficultés d’ordre physique insurmontables, notamment des observations astronomiques liées à la taille et position des étoiles par rapport à la Terre. Si celle-ci tournait effectivement autour du Soleil à raison d’une révolution par an, il devrait exister une parallaxe stellaire observable sur une période de six mois au cours de laquelle la position angulaire d’une étoile donnée changerait grâce à la position corrélativement mouvante de la Terre. Cela, Riccioli ne pouvait l’observer. Il ratifia donc la vision d’une Terre fixe.

Pour autant, le raisonnement de Riccioli fait preuve de davantage de rigueur observationnelle et de consistance logique que celui de Galilée. Sur la base de ses propres données, Galilée, aujourd’hui l’incarnation de l’héliocentrisme, aurait en fait lui-même dû parvenir aux conclusions, en partie confirmées, de Riccioli...

Galilée aurait enfin pu proposer sa version de l’héliocentricité de manière prudentiellement théorique, d’après les fondements mathématiques des travaux coperniciens présentés dans De Revolutionibus orbium coelestium. Il s’attira les avertissements du Saint-Office lorsqu’il cessa de la proposer comme théorie scientifique et commença à la proclamer comme strictement conforme à la réalité empirique (en quoi il se trompait en partie), sans pouvoir en produire une preuve rigoureusement concluante. De fait, Galilée ne sut produire au cardinal Bellarmin (1542-1621), membre éminent du Saint-Office assigné à la procédure inquisitoire, les preuves nécessaires que ce dernier lui avait poliment réclamées. Le saint cardinal avait en effet fait connaître à Galilée, à plusieurs reprises épistolaires, sa volonté d’accepter sa théorie comme une théorie effectivement attestée, moyennant les preuves de celle-ci ; mais l’avait par ailleurs mis en garde de ne la présenter que comme hypothèse mathématique insuffisamment étayée en leur absence.    

Galilée était certes dans son bon droit scientifique d’affirmer, à raison, la mobilité de la Terre, dont il existait déjà maints éléments d’esquisses de démonstration depuis l’Antiquité. Mais il fit preuve de fourvoiement scientifique en tenant pour corollaire de son géo-cinétisme passionné l’immobilité du Soleil [17]. Riccioli et d’autres astronomes de l’époque étaient dans leur bon droit scientifique d’affirmer, contre Galilée, la mobilité du Soleil (qu’avait déjà défendue, à raison, Tycho Brahe), même s’ils s’égarèrent en préservant la notion erronée (mais alors encore insuffisamment réfutée) d’immobilité terrestre. Si l’Église s’était quant à elle empressée d’emboîter le pas aux conclusions de Galilée, elle aurait alors adopté ce que la science moderne a depuis réfuté de manière conclusive (en s’appuyant, par exemple, sur le rapport en transfert de l’énergie cinétique rotationnelle du Soleil vers ses planètes) [18]. C’est donc à raison que nous avons ici replacé la confrontation de Galilée avec ses adversaires contemporains dans l’ordre scientifique, tant observationnel que conceptuel, qui en constitue le vrai fond historico-épistémologique—par trop méconnu.  

 

Remarques conclusives

Le scientisme et la sophistique interviennent essentiellement dans la cadre de la transmission ultérieure du mythe d’une l’Église antirationnelle, tel que le véhiculent depuis plus de 200 ans des générations d’historiens anticléricaux révisionnistes et de philosophes naturalistes purs et durs. La transmission d’un tel mythe a sans nul doute porté ses fruits, sous forme d’évidences culturelles collectives indéfectibles. Tout le monde ou presque lui concède le poids et l’autorité d’une histoire incontestable et emblématique du grand clivage fondateur de l’Occident postchrétien : celle d’une Église catholique ayant persécuté Galilée pour avoir abandonné la vision géocentrique du système solaire au profit d’une vision héliocentrique. Ainsi l’affaire Galilée, pour nos propres contemporains et pour la plupart d’entre nous en général, ne serait-ce qu’inconsciemment, prouverait l’aveuglement anti-scientifique de l’Église, l’inexactitude de ses enseignements dépassés, donc son ultime faillibilité.

Pour faire justice au fond méconnu du vrai débat derrière le mythe moderne de « l’affaire Galilée », il nous incombe de le resituer sur son terrain historico-épistémologique propre de saines rivalités scientifiques, et de congédier sévèrement les inepties sophistiques et scientistes des polémistes anticléricaux. À l’époque de Galilée, le système hybride géo-héliocentrique de Tycho Brahe était considéré comme un rival sérieux et observationnellement corroboré du système copernicien, notamment à travers les soigneuses contributions de Paul Wittich (1546-1586), Giuseppe Biancani (1566-1624), et Francesco Maria Grimaldi (1618-1663). Une défense ouverte des principes de l’astronomie héliocentrique était non seulement autorisée dans le cadre scientifique pré-scientiste et inventif du XVIIe siècle, mais de fait existait déjà depuis la parution au XVIe siècle de l’œuvre centrale de Copernic [19]. De nombreux astronomes jésuites avaient déjà renié le système ptolémaïque et ses variables géocentriques avant même l’apparition de Galilée.

Rappelons enfin que ce dernier était un scientifique catholique qui croyait strictement en la crédibilité objective de l’Écriture Sainte en tant que texte inspiré, ainsi qu’en l’autorité de droit divin exercée par la sainte Église, catholique et romaine. Qu’il ait cherché, en tant qu’astronome, à démontrer la compatibilité supposée du système mathématique copernicien avec la révélation biblique relève d’une problématique plus subjective, à savoir celle de son propre souci de production d’un concordisme somme toute assez vain. À son mérite, il lutta contre des principes d’interprétation biblique faussés par l’influence dominante de la philosophie païenne d’Aristote, laquelle, effectivement, ne saurait coïncider avec l’épistémè divinement inspirée qui imprègne l’entièreté inerrante du texte biblique.

Le fait est qu’un savant et expérimentateur aussi pointu et minutieux que Riccioli pensait que le poids des évidences de nature scientifique favorisait la validité du modèle d’une Terre stationnaire. Il a donc défendu le modèle géo-héliocentriste tychonien comme étant celui qui correspondait le mieux à la science de son époque. Riccioli, comme Brahe avant lui, utilisa les meilleures données disponibles au XVIIe siècle, édifiant son modèle géocentrique modifié sur ce qu’il considérait être la meilleure preuve scientifique à sa disposition, d’un point de vue aussi bien théorico-épistémique qu’obervationnel. D’autres théories hybrides impliquaient une Terre en rotation dans un univers géocentrique. Il faut néanmoins faire remarquer que toutes les « preuves » d’observations visant à supporter le géocentrisme se dissipent sans tarder avec l’inclusion d’un modèle rotatif de la Terre, ce qui n’échappa sans doute nullement à Brahe et Riccioli et explique la cohérence interne de leur Terre fixe en régime partiellement héliocentrique. 

In fine, Galilée n’a en aucun cas été sanctionné pour avoir déprécié de quelque manière l’Écriture Sainte, mais bien pour avoir désobéi aux ordres du souverain pontife, lui, Galilée, un fils de la sainte Église, catholique et romaine, et ami personnel d’Urbain VIII.

La création et la perpétuation des mythes anticléricaux autour de l’affaire Galilée et de la relation supposée conflictuelle entre la science et la religion ne devraient exercer aucune influence unilatérale sur les intelligences encore disposées aujourd’hui à écouter la voix de l’histoire et de la raison. La civilisation occidentale est indissociable du développement de la science moderne pré-scientiste, de la philosophie fondée sur la raison pré-rationaliste, des arts visuels et musicaux, de l’humanisme juridique, de l’économie de marché... Plus fondamentalement, elle ne peut être dissociée de sa véritable matrice culturelle, intellectuelle et morale, qui n’est autre que l’Église catholique millénaire. C’est elle, inventeur de l’université, qui a modelé, élevé et architecturé la civilisation occidentale. La science moderne classique, entreprise authentiquement rationnelle et universelle, est par là elle-même inséparable de l’ethos du christianisme occidental consubstantiel au catholicisme. Les chrétiens, les croyances chrétiennes et les institutions chrétiennes ont joué un rôle crucial dans la définition des principes, des méthodes et des institutions de ce qui est graduellement devenu l’immense édifice culturo-technologique de la science moderne.

De nombreux exemples putatifs d’inflexibilité cléricale face au progrès scientifique ne résistent pa à l’examen objectif des témoignages et archives historiques. Ils ont été fabriqués et sophistiquement véhiculés par l’idéologie anticléricale voltairienne des pouvoirs humanistes athées en Occident postchrétien.

En réalité, l’Église n’a jamais condamné Galilée pour sa défense scientifique du copernicanisme. Le procès, que nous n’avons pas (intentionnellement) abordé ici, portait sur la désobéissance de Galilée à un décret du pape Urbain VIII. Il convient par ailleurs de rappeler qu’en 1615, un premier procès de Galilée devant le tribunal de l’Inquisition avait légiféré en sa faveur, fort du témoignage des principaux astronomes jésuites du Vatican, experts bienveillants à l’endroit du scientifique pisan et des thèses mathématiques du copernicanisme. Nous profitons donc de cet article pour remettre les pendules à l’heure et rétablir quelques vérités historiques, par trop commodément oubliées en Occident déchristianisé : personne n’a jamais été torturé ou brûlé au bûcher par ordre du tribunal de l’Inquisition pour des conceptions scientifiques divergentes. Par ailleurs, l’Église n’a jamais enseigné que la Terre était plate. Elle ne s’est jamais opposée à l’édification d’un système médical rationnellement fondé sur les principes, méthodes et procédés empiriques de recherche en sciences naturelles. Aucune institution n’a davantage œuvré au façonnement profond de la civilisation occidentale. Il ressort clairement des témoignages historiques authentiques que l’Église a été le plus grand protagoniste et protecteur de la science à travers les siècles, que de nombreux contributeurs à la révolution scientifique étaient eux-mêmes catholiques [20] et que plusieurs institutions et sociétés catholiques [21] ont crucialement et activement participé à la propagation, au rayonnement et à la transmissibilité de la science moderne classique, par ailleurs irréductible à sa distorsion scientiste contemporaine, matérialiste et athée.

En guise de dernière remarque, soulignons que le protestantisme, qui prépara l’avènement du rationalisme athée par son hérésie constitutionnelle d’une « foi » divorcée de la raison, a quant à lui activement contribué à reécrire l’histoire de la naissance de la science moderne sur les bases viciées du mythe officiel de l’affaire Galilée et de la thèse d’une guerre historique inextinguible entre la science et le catholicisme. L’anglocentrisme et le positivisme endurcis de nombreux auteurs anglo-saxons d’hier et d’aujourd’hui en attestent abondamment [22].   

Stanley Jaki, docteur en théologie et en physique, et spécialiste en histoire et philosophie des sciences, présente Pierre Duhem, un « prophète sans honneurs », dans son Pierre Duhem, homme de science et de foi. Traitant du courage intellectuel, de la probité et du réalisme de l’interprétation duhémienne de l’histoire de la science face au « mythe (né au XIXe siècle) d’après lequel la Renaissance aurait été l’aube de la raison humaine », Jaki remarque que Duhem, « homme de science pénétré de la dignité de la physique en tant qu’activité intellectuelle […] connaissait bien le véritable enjeu d’une appréhension judicieuse de la nature et de l’histoire de la physique. » Cet « enjeu », poursuit Jaki, « n’est rien de moins que la seule résistance intellectuelle efficace opposable à l’énorme idole du paganisme moderne qui s’avance, écrasante, sous un drapeau, celui de la science, qu’elle n’a pas le droit d’arborer, logiquement ou historiquement. » [23]

Voilà qui résume exactement ce que fut notre court propos dans cet article.                                    

Sentite de Domino in bonitate, et in simplicitate cordis quaerite illum ;  quoniam invenitur ab his qui non tentant illum…

(Liber Sapientiae 1, 1-2) [24]

 

[15] De son titre complet, Almagestum novum astronomiam veterem novamque complectens observationibus aliorum et propriis novisque theorematibus, problematibus ac tabulis promotam, en trois volumes.

[16] Anthony Peratt, Physics of the Plasma Universe, Springer (New York), 1992.

[17] Galilée, entre autres errances de nature scientifique, fournit encore une explication erronée du phénomène des marées sur la Terre, explication qu’il tenait pour « preuve » décisive du copernicanisme. Or Kepler avait déjà correctement identifié la relation de cause à effet derrière ce phénomène, le corrélant à l’action attractive périodique de la lune.

[18] Les hélio-physiciens peuvent par ailleurs attester de la rotation du Soleil en observant le mouvement de sa magnétosphère, ainsi que la structure rotationnelle de son champ magnétique interne. On peut d’ailleurs noter, pour suppléer en passant à une lacune massive des explications actuelles sur l’origine du magnétisme solaire tant extrinsèque qu’intrinsèque, que sa source réelle ne peut évidemment qu’être électrique.

[19] Son De Revolutionibus orbium coelestium est imprimé pour la première fois à Nuremberg en 1543.

[20] Robert Grosseteste (1175-1253), Johannes de Sacrobosco (1195-1256), saint Albert le Grand (1201-1280), Roger Bacon (1214-1294), saint Thomas d’Aquin (1224-1274), Guillaume d’Ockham (1285-1347), Thomas Bradwardine (1290-1349), Albert de Saxe (1316-1390), Nicholas Oresme (1323-1382), Nicolas de Cues (1401-1464), Leonardo da Vinci (1452-1519), Nicolas Copernic (1473–1543), Georgius Agricola (1494-1555), Giordano Bruno (1548-1600), Galilée (1564-1642), François d’Aguilon (1567-1617), Marin Mersenne (1588–1648), Pierre Gassendi (1592-1655), René Descartes (1596-1650), Bonaventura Cavalieri (1598-1647), Antoine de Laloubère (1600-1664), Giovanni Alfonso Borelli (1608-1679), André Tacquet (1612-1660), Blaise Pascal (1623-1662), Nicolas Sténon (1638-1686), Pierre Varignon (1654-1722), Antoine Lavoisier (1743-1794), André-Marie Ampère (1775-1836), Louis Joseph Gay-Lussac (1778-1850), René Laennec (1781-1826), Antoine César Becquerel (1788-1878), Augustin Fresnel (1788-1827), Augustin-Louis Cauchy (1789-1857), Gregor Mendel (1822-1884), Louis Pasteur (1822-1895)… Il n’est pas question d’être ici exhaustif.

[21] Au XVIIe siècle (celui de monsieur Galilée), la Compagnie de Jésus était devenue la principale organisation scientifique en Europe. Les jésuites y publient déjà des milliers de journaux, diffusant ainsi, à travers le monde entier, un large éventail d’études et d’analyses se rapportant aux nouvelles découvertes et recherches de l’époque. Les premières sociétés scientifiques sont organisées en Italie et en France. C’est déjà l’Église qui, à partir du Moyen Âge, par l’intermédiaire de ses ordres religieux et universités, traduit et réintroduit la philosophie naturelle grecque et arabe. En Europe médiévale de Chrétienté latine, les grandes figures et confréries scientifiques, en particuliers les écoles des maîtres parisiens et d’Oxford, sont essentiellement constituées de clercs et religieux consacrés. Jusqu’à la Révolution française (entreprise foncièrement anticatholique qui génère la terreur et la barbarie), l’Église catholique est le principal commanditaire de la recherche, de l’expansion et de l’enseignement scientifique.

[22] John William Draper (1811-1882), dans son History of the Conflict Between Religion and Science (New York, D. Appleton & Company, 1874, traduit et publié en français dès 1875 (!) à Paris aux éditions Germer Baillière, sous le titre : Les conflits de la science et de la religion) ; plus récemment (à titres d’exemples de travaux et thèses anglo-saxonnes perpétuant une approche positiviste, ou bien agnostique et socio-culturellement relativiste, ou bien ouvertement antichrétienne, notamment sur les fondements faussement historiques d’une vision de la société médiévale comme incarnation de la stagnation intellectuelle, du barbarisme, de la féodalité et de l’arbitraire théologique), William Manchester, Steven Shapin et Charles Freeman, dans leurs ouvrages respectifs, A World Lit Only By Fire: The Medieval Mind and the Renaissance (Little, Brown and Company, Boston & London, 1992), The Scientific Revolution (The University of Chicago Press, Chicago & London, 1996) et The Closing of the Western Mind: The Rise of Faith and the Fall of Reason, Penguin Books, London, 2002).

[23] Stanley Jaki, Pierre Duhem : homme de science et de foi, éditions Beauchesne (Paris), 1990, p. 149. Le monde intellectuel de son temps ne sut quoi faire de Duhem,  un génie dérangeant. Ils ne pouvaient pas facilement prétendre qu’il n’était pas là et intellectuellement très compétent. Ils finirent malgré tout par l’ignorer essentiellement au lieu de confronter réellement ses thèses. Il suffisait qu’il fût un catholique convaincu pour justifier le rejet tacite de sa contribution monumentale à l’histoire de la science. Ainsi, il fut traité, objectivement parlant, comme un « prophète sans honneurs » (expression de Stanley Jaki) par le monde intellectuel de son temps.

[24] « Pensez au Seigneur avec droiture et cherchez-le avec simplicité d’intelligence ; car Il se laisse trouver par ceux qui ne le tentent point. » (Sg 1, 1-2).